Entretien avec Tahar Houchi, directeur artistique du Festival International du Film Oriental de Genève (FIFOG- 21 au 29 avril 2018)

La 13ème édition du Festival International du Film Oriental de Genève (FIFOG) aura lieu du 21 au 29 avril 2018 à Genève et ses communes (en tout, 25 lieux dans le canton). Une centaine de films de tous genres sera montrée, les projections seront accompagnées par soit des auteurs ou des spécialistes des questions abordées – plus de huitante invités sont attendus à Genève. Les principales thématiques sont la condition féminine, les mères célibataires, les Rohingyas , le radicalisme, le combat des femmes pour leur liberté, la jeunesse marginalisée, l’intégration, le racisme et les droits humains. Le grand débat du samedi sera consacré aux mères célibataires au Maroc et en Algérie, en présence de plusieurs invités dont des femmes en activité sur le terrain.

 

Alors que le festival des films arabes de Berlin (ALFILM) avait choisi comme focus la place de l’homme dans la société avec pour intitulé « réflexions sur les masculinités arabes », le FIFOG, lui, place au centre de sa réflexion « les visions de femmes » et met en avant les voix de la jeunesse vis-à-vis de la complexité des sociétés d’Orient, notamment dans leurs rapports avec l’altérité, en pleines mutations, ainsi que de la question de l’extrémisme.
D’autre part, le festival a décidé de faire la place belle au cinéma iranien avec 6 longs-métrages, 2 documentaires et 5 courts-métrages à focalisation interne livrent une facette peu connue de l’Iran en pleine mutation. Plusieurs invité-e-s accompagneront les projections.

Le directeur artistique du festival, Tahar Houchi, a bien voulu répondre à quelques questions sur cette nouvelle édition.

— Tahar Houchi au Festival International du Film Oriental de Genève 2017
Image courtoisie du FIFOG

 

Le titre du festival est très européen-centré et exprime un large panorama géographique également. Avez-vous choisi cet espace géographique indéfinissable pour ne pas vous restreindre dans la programmation ou est-ce en opposition au terme Occident, ou les deux?

Le choix est basé sur une connaissance linguistique qui a démontré que les mots sont minés et chargés d’idéologies. Nous avons justement constaté que les festivals avancent souvent des noms globalisant comme arabe. Or ce mot est connoté négativement et baisé sociologiquement. La notion de monde arabe est une supercherie intellectuelle comme dit Kateb Yacine. L’Europe a repris allégrement des notions idéologiques à qui elle a donné une légitimité scientifique. Ainsi par l’arabe, elle a voilé, comme le veulent les régimes dictatoriaux sur place, gommer les différences et légitimer les revendications culturelles, linguistiques et religieuses. Et du point de vue critique cinématographique, comme les sciences humaines l’affirment, il est une aberration de considérer un film kurdes ou berbères comme arabe. Vouloir le déchiffrer sous l’angle arabe et musulman est une prétention absurde.
Nous savons aussi que le choix du mot oriental est chargé d’idéologie. Nous sommes point dupes. Mais on s’inscrit dans la mouvance des écrivains issus de la colonisation qui, à la lumière du savoir apporté par la sémiologie, vider le mot orient de son sens orientaliste, pour mettre celui de la diversité. Ainsi nous retrouvons la virginité et l’étymologie du mot qui désigne l’endroit par lequel le soleil arrive. Ainsi, nous voulons faire du fifog l’espace par lequel la lumière arrive. L’espace ou les confusions se lèvent et les amalgames se dissipent au profit d’une approche réaliste et en adéquation avec ce que les sciences nous enseignent.
Ainsi, on s’éloigne de la négativité, des clichés, les fermetures et des raccourcis au profit de l’échange et de l’interculturel. On s’inscrit aussi dans une relation apaisé et apaisante entre l’Orient et l’Occident.

Vous présentez le film suisse le plus vu de l’année, L’ordre divin (sur la lutte de longue haleine des femmes suisses pour avoir le droit de vote au début des années septante, N.D.A.), sur une thématique universelle, qui plus est, au cœur de cette édition, mais dans un cadre très helvétique. Pourquoi ce choix?

Le FIFOG s’inscrit dans une démarche dynamique et interculturelle. Autant on veut réduire les clichés répandus sur l’Orient, on ambitionne aussi à pousser les Orientaux à éviter de regarder la Suisse ou l’Occident avec également des clichés. C’est aussi une manière à nous de mettre en valeur les aléas de l’histoire et des changements qui interviennent dans le monde. Hier, Bagdad a été le centre du monde. Aujourd’hui, elle est détruite. Il y a 3 siècles, les USA se pliaient devant les ordres d’Alger ; à Genève, il y a 4 siècles, on brulait des femmes. C’est quoi quelques siècles dans l’histoire? En somme, le FIFOG plaide pour l’ouverture à l’Autre et refuse de voir le monde sous le prisme d’une idéologie particulière. Au vu de cela, le choix de ce film ainsi que les courts regroupés sous Swiss Made s’impose et devient une évidence.

Vous mettez en avant dans cette édition la jeunesse et les femmes, que ce soit comme sujets ou professionnels du cinéma. Constatez-vous une évolution du cinéma « oriental » avec l’émergence depuis quelques années de cinéastes femmes?

Incontestablement la femme est plus présente. Elle est passée de la figuration et l’expression via la caméra en passant par l’outil au service du cinéaste. Il reste encore du chemin à faire. Mais le chemin est tracé. Mais, notre choix n’obéit pas au buzz médiatique.
Depuis que le monde du cinéma est secoué par les scandales, la femme est sur toutes les lèvres. Le FIFOG consacre sa 13ème édition aux créations féminines ou qui valorisent les femmes. Surfons-nous sur l’actualité ? Non. C’est l’actualité qui rejoint le FIFOG. Une programmation de qualité exige du temps pour explorer aussi bien les nouveautés filmiques que leur contexte d’émergence. Ce choix est donc antérieur au buzz médiatique sur les femmes en Occident.
De plus, les femmes dont le festival veut parler, sont celles qui, loin des salons feutrés ou des soirées féériques, risquent leur vie au quotidien, affrontent les forces de la régression aux moindres gestes libertaires et font face aux mentalités archaïques qui veulent les maintenir dans leur posture d’éternelle mineure. Encore plus sournois, celles qui sont soumises depuis l’enfance à des mécanismes d’embrigadement qui les amènent à vanter les vertus de leur propre prison.

Vous faites un effort remarquable d’inclusion du festival dans la cité, principalement auprès des écoles et des prisons: en quoi cela est-il important de vous adresser à ces publics?

Le FIFOG, en plus qu’il soit un festival qui présente des films de qualité, entend jouer un rôle pédagogique, civique et dynamique en matière de la promotion des droits de l’homme. En pédagogie, il veut accompagner ce mouvement voulant réduire l’analphabétisme iconique en se mettant au service des enseignants tout en permettant une ouverture au monde. Nous entendons également participer à l’apaisement de la société par la compréhension mutuelle est important. Le festival se veut aussi un espace de promotion des droits humains. Nous sommes adeptes de l’utilité de l’art à quelque chose.

Concernant les projections pour les migrants, les projections ont-elles lieu dans les foyers pour migrants ou assistent-ils aux projections dans les cinémas?

On va dans les foyers et on leur propose des projections débats. Aussi, on les invite à venir au FIFOG. Cela les aide à s’intégrer et les encourage à s’ouvrir à la cité.

Vous privilégiez les programmes de courts métrages pour ces publics (écoles, prisons, migrants): pour quelle raison? Est-ce le format qui est selon vous plus accessible ou les thèmes abordés plus adaptés?

La fraicheur, l’intelligence, la pertinence et l’impertinence du court sont des qualités que l’on retrouve souvent chez des jeunes. Aussi, en Orient, les jeunes sont souvent brimés. On veut les encourager et les aider à émerger. Les problèmes abordés dans les courts sont souvent identiques à ceux que vivent les jeunes. C’est aussi une excellente porte d’entrée pour les jeunes d’ici afin qu’ils s’ouvrent à l’Orient.

 

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Malik Berkati

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