Berlinale 2018 – compétition jour #2: Las herederas (Les héritières) / Damsel / Black 47

Deuxième jour de compétition un peu particulier puisque cela aura été l’occasion de voir le premier film du Paraguay jamais montré à la Berlinale, ainsi que deux westerns qui pour l’un a été hué et l’autre a divisé la critique.

Las herederas (Les héritières)

Ce film est tout à fait dans la veine de ce que fait de mieux la Berlinale : faire découvrir de nouveaux cinémas, permettre un éclairage sur les problèmes du monde et ouvrir sa compétition à des cinéastes débutants. Combo gagnant avec Las herederas qui est le premier long métrage de Marcelo Martinessi, la première production paraguayenne, même si sans des fonds internationaux ce film aurait eu de la peine à voir le jour, avec une histoire portée exclusivement par des femmes.

Chela et Chiquita vivent ensemble à Asunción depuis plus de 30 ans dans une maison bourgeoise. Mais leur situation financière se détériore radicalement et Chela doit vendre les objets dont elle a hérité. Arrive le moment où, malgré tout, Chiquita se retrouve emprisonnée pour fraude. Ces deux femmes, comme souvent dans les couples, ont des traits de caractères différents. Ici, ils sont diamétralement opposés: Chela est réservée, anxieuse, sensible au qu’en-dira-t-on, ordonnancée alors que Chiquita est joyeuse, bonne vivante et prend la vie comme elle vient. C’est elle aussi qui s’occupe des choses du quotidien du couple et lorsqu’elle se retrouve en prison, Chela doit se prendre en main, même si elle a une employée de maison. L’occasion pour elle de sortir de sa coquille et affronter le monde.

— Ana Brun, Ana Ivanova – Las herederas | The Heiresses | Les héritières
© lababosacine

La belle idée ici est de montrer que tous les protagonistes, plus précisément toutes les protagonistes, sont en prison, voire même que la prison dans laquelle se trouve Chiquita est plus vivante, voire plus libre – cela reste une prison mais c’est un joyeux fatras de personnages hauts en couleurs et une petite société sous des aspects un peu bordéliques très bien organisée – que celles invisibles qui enferment les gens dans la société et le rôle qui leur est attribué.

Le réalisateur insiste d’ailleurs sur l’intention de parabole qu’a son film: « Au Paraguay nous avons certains héritages qui font que nous nous sentons comme dans une prison. Je pensais que ma génération allait pouvoir faire avancer les choses mais le coup d’État de 2012 (Fernando Lugo, le président élu du Paraguay s’est vu démis de ses fonctions par le Sénat, une procédure qui rappelle celle plus récente et plus médiatisée de Dilma Roussef au Brésil, elle aussi victime d’un coup d’État constitutionnel en 2016, N.D.A.) a été dramatique et nous a renvoyé à des modèles surannés. Le système patriarcal et militaire fait que les femmes sont vues comme des objets et qu’elles ont toujours tenu un rôle marginal au Paraguay. »

Marcelo Martinessi prend le contre-pied de ce système et ne filme que les femmes. Les hommes sont présents, dans le discours, les discussions, mais à l’image ils n’apparaissent que flous ou à coupés de dos. Ce procédé est très intéressant, car en tant que spectateur, on met du temps à s’apercevoir qu’il n’y a aucun homme sur l’écran – certain-e-s spectateur-trice-s n’avaient même pas remarqué la chose! C’est dire si l’histoire portée par les actrices, et plus particulièrement Ana Brun, fabuleuse, coule de source. Sans insister dans la narration, juste par petites touches, les aspects sociétaux de classes et de racisme (une des bourgeoise se plaint que la bonne de Chela ne sache pas parler correctement l’espagnol) sont adroitement instillés dans l’histoire, elle-même servie par un choix de cadrage qui se porte au plus près des gens et des choses, renforçant ainsi l’effet de séparation, de confinement, et des plans qui ne se portent pas forcément sur celle qui parle mais souvent sur Chela, qui écoute; le tout enrobé d’une lumière naturelle dans les intérieurs. L’effet de lenteur, de pesanteur, voire d’inertie du personnage principal, chose qui a le plus dérangé les critiques, est en fait un signe de réussite du film. Il est vrai que cela agace, que l’on voudrait la pousser, la secouer, lui dire de s’exprimer. Et si l’on entre autant en empathie avec ce personnage, c’est bien qu’il a quelque chose d’authentique en lui.

La charge sociale, politique et émotionnelle de ce film s’est déversée pendant la conférence de presse lorsque les actrices ont pris la parole. Un peu comme dans le film, Margarita Irún est pleine d’allant et combative:

« J’espère que ce film va jeter un pavé dans la mare au Paraguay et faire évoluer les choses. C’est pourquoi il est important qu’il soit dans ce festival! »

Ana Brun quant à elle, visiblement nerveuse, a eu du mal à parler jusqu’au moment où, avec des larmes dans la voix et les yeux, elle s’est exclamée:

« Ce personnage, c’est ma vie! Je ne peux rien dire de plus! »

Mais ce cri du cœur l’a un peu libérée et par la suite, visiblement soulagée et avec quelques sourires:

« Il faut lutter pour rompre le silence et partir en quête de liberté. Cela est très dire pour moi de tendre vers cette liberté mais dans le film, j’arrive à rompre cette chaîne qui m’emprisonne! »

Un autre personnage féminin très important dans le film est celui incarné par Ana Ivanova, Angie, une jeune femme que Chela rencontre lorsqu’elle commence à gagner de l’argent en faisant le taxi pour un groupe de vieilles rombières de ses connaissances. Cette femme, qui semble vivre en toute liberté, va la réveiller à sa vie de femme. Ana Ivanova explique que son personnage « est une métaphore de beaucoup de femmes. Elle parle et parle et parle. Mais comme le disait mon grand-père, ‘ce qui est important n’est pas ce qui se dit mais ce qui se cache.’ Cette histoire du Paraguay est une histoire d’hommes et de militaires. Il y a une incroyable violence dans le silence, dans la société. La violence invisible qui nous oblige à nous taire! Et Angie essaie de lutter contre cette violence culturelle. »

Deuxième jour est déjà un film susceptible de se retrouver dans le palmarès de fin de festival !

De Marcelo Martinessi; avec Ana Brun, Margarita Irún, Ana Ivanova, Nilda Gonzalez, María Martins, Alicia Guerra, Yverá Zayas; Paraguay, Uruguay, Allemagne, Brésil, Norvège, France; 2018; 95 minutes.

Damsel

La question mystérieuse que chaque année on se pose, mais pas forcément déjà le 2e jour : que fait ce film en compétition officielle ?! Hors compétition ou Berlinale Special, pourquoi pas, mais en compétition : non, non et trois fois non ! Cette sélection est honteuse et a été accueillie par quelques huées au générique et aucun applaudissement à la conférence de presse. Ceci étant dit, ce film, en tant que divertissement pour un samedi soir dans un multiplexe, pourquoi pas.

Samuel Alabaster, une sorte de stalker du Far West se met à la recherche de sa femme fantasmée, sa Pénélope (elle s’appelle vraiment comme cela!), qu’il veut épouser. Accompagné de sa guitare (il lui a composé une chanson d’amour), d’un cheval nain (qu’il veut lui offrir en guise de cadeau de mariage) et d’un (faux) pasteur (vrai) alcoolique qui doit célébrer l’union, il part à sa recherche car elle a été enlevée. S’en suit  des péripéties et retournements de situation qui, pour des spectateurs avertis comme les lecteurs de j:mag, ne manqueront pas d’être saisis, pour certains dès la première demi-heure, pour d’autres les unes après les autres, comme on enfilerait un collier de perles de verroterie.

— Mia Wasikowska, Robert Pattinson – Damsel
© Strophic Productions Limited

L’argument du film est censé être « une interprétation audacieuse du genre Western, à travers la satire, le burlesque et la parodie. » Rien que ça! Cela ressemble au final plus à une parodie de la parodie et comme le dit le faux pasteur du film à chaque fois qu’il veut se justifier de boire un bon coup de gnôle: « je suis à bouts de nerfs ». Et bien il n’est pas le seul.
Cheers!

De David & Nathan Zellner; avec Robert Pattinson, Mia Wasikowska, David Zellner, Nathan Zellner, Robert Forster; États-Unis; 2017; 113 minutes.

Black 47 (hors compétition)

Deuxième western de la journée, Black 47 n’a pas la prétention de jouer, se jouer, réinterpréter les codes et inventer un nouveau genre. Il y a de grands espaces, de la violence, des méchants, un justicier, de la vengeance, de la rédemption, bref, tous les ingrédients qui ont fait les beaux jours du genre. Sauf que ce western se déroule dans les vallées désolées de l’Irlande rongée par la famine en 1847 ! Et ce qui aurait pu être éculé prend ici une dimension historique et pédagogique.

Martin Feeney, soldat de la Couronne anglaise, déserte l’armée après avoir combattu en Inde et Afghanistan et revient en Irlande alors que sévit la grande famine de 1847. Le mildiou de pommes de terre, qui rend la terre noire, a détruit les champs de céréales et la population crève littéralement de faim. La famille de Feeney est également durement affectée par le fléau: sa mère fait partie des victimes et son frère a été pendu par la force occupante britannique. Il retrouve sa belle-sœur et ses enfants et lui demande d’émigrer avec lui aux États-Unis. Mais les Britanniques, non contents de laisser crever de faim la population, soutient les nobles dans leur entreprise d’expulser les gens de leurs habitations – les propriétaires doivent payer un impôt pour chaque personne vivant sur leurs terre – en leur offrant l’assistance de la force publique. Le paysage gelé  de Connemara se transforme en mouroir où des morts-vivants errent ou se terrent dans des refuges creusés dans la boue. Feeney n’arrive pas à empêcher sa famille de subir le même sort que les voisins, et lorsqu’un matin il retrouve sa belle-sœur et un des enfants gelés dans une posture qui évoque celle d’une mater dolorosa, il entame une véritable vendetta. Pour l’arrêter, les Britanniques font appel à Hannah, un commissaire de police en disgrâce pour avoir tué un prisonnier, qui a combattu avec lui en Afghanistan.

— James Frecheville – Black 47
Image courtoisie Berlinale

Le film n’est pas exempt de défauts, dont les plus immédiats sont l’utilisation abusive de la musique comme soutien narratif et d’étranges plans larges de paysages où semblent se mélanger un fond numérique avec des images analogiques. En revanche le sujet est extrêmement intéressant et ne se réduit pas à un conflit entre Britanniques et Irlandais mais s’inscrit dans celui plus vaste de l’Empire, de la pauvreté et de la lutte de classes. L’Irlande une colonie à l’instar de l’Inde par exemple. Feeney a participé à cette entreprise armée et quand il rentre, force est de constater que les mêmes réflexes et maux régissent son pays : racisme, exploitation, injustice, impunité… « Si je tue, c’est un meurtre, s’ils tuent, c’est la guerre », dit-il à son ancien camarade d’armée. C’est effectivement la norme dans la relation asymétrique entre un occupant et un occupé, et celle-ci n’a toujours pas changé de nos jours, même si les termes eux ont évolués. Hugo Weaving, qui joue Hannah, parle de son personnage en ces termes : « Je le ressens comme quelqu’un qui fait un voyage dans un cœur noir. Il est traumatisé et abîmé par la guerre. Il est entraîné à tuer et à détruire. D’ailleurs il dit sur son expérience en Afghanistan : ‘nous avons beaucoup de choses que personne ne nous pardonnerait’. » Cet aspect fait lui aussi cruellement écho à notre temps…

Concernant la dimension historique du film, le réalisateur et scénariste Lance Daly explique qu’il « n’y a jamais eu de film ayant exploré ce sujet auparavant. Pour un cinéaste, c’est une opportunité rêvée de parler de quelque chose de méconnu, cela éveille l’intérêt du public. Cette famine entre 1847 et 1852 est quelque chose qui a affecté le pays durablement : c’est le seul pays d’Europe dont la population est inférieure à celle de 1847. Il était temps que l’on en parle ! »

De Lance Daly; avec Hugo Weaving, James Frecheville, Stephen Rea, Freddie Fox, Barry Keoghan, Moe Dunford, Sarah Greene, Jim Broadbent; Irlande, Luxembourg; 2018; 110 minutes.

Malik Berkati, Berlin

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