Berlinale 2020 – Compétition : El prófugo (The Intruder), un film fantastique argentin de Natalia Meta d’une grande finesse

Dès les premières images, une évidence : sur l’écran une formidable actrice va nous accompagner avec la riche palette de son jeu dans l’histoire de son personnage. La promesse sera non seulement tenue de bout en bout par Érica Rivas mais il s’avérera que toutes les actrices et tous les acteurs du film de sont excellents. Mais la réussite de film ne tient pas qu’à cela, loin de là. Tous les domaines de la réalisation sont maîtrisés, réfléchit et travaillés avec une formidable acuité artistique, allant de l’écriture à l’image en passant par un design sonore faisant partie intégrante de la narration. Natalia Meta, qui a également écrit le scénario, allie tout en subtilité drame et humour, réflexion sur l’altérité et l’intimité, effleurant par la marge des questions sociétales, sans jamais tomber dans le convenu et le prévisible ; jusqu’à la fin, elle parvient à faire monter son histoire en puissance, ajouter de l’épaisseur à l’intrigue, à nous surprendre et nous mener dans des recoins narratifs fulgurants et inventifs. Ce tour de force est d’autant plus remarquable que la réalisatrice s’est basée sur un roman d’horreur culte en Argentine, El mal menor (1996) de l’écrivain argentin C.E. Feiling. À ce propos elle explique :

C’était si difficile d’adapter ce livre, que cela n’en est pas une. C’est un roman d’horreur, au sens propre du terme. Et moi j’ai peur des films d’horreurs. Faire ce film à partir de ce livre devenait donc pour moi une question d’envie et de terreur. J’ai commencé à découvrir cet univers que j’ai trouvé très intéressant, j’ai regardé beaucoup de films d’horreurs, en plein jour avec de la lumière qui entrait dans la pièce (rires) et décidé de me défaire de cette peur. Mais il était impossible de rester fidèle et de transmettre à 100% le livre. J’ai donc repris certains concepts du livre mais en ai fait ma propre histoire, tout comme la protagoniste qui est assez différente aussi.

La cinéaste insiste sur le genre film d’horreur dans lequel s’inscrirait son film. S’il est vrai que des éléments et références du genre parsèment El prófugo, il semble plus juste de parler ici de genre fantastique qui, plus que de la peur instille dans les moments inconfortables et anxiogènes des instants de réflexion qui vont au-delà de la réaction organique aux séquences projetées.

— Érica Rivas, Nahuel Pérez Biscayart – El prófugo (The Intruder)
© Rei Cine SRL, Picnic Producciones SRL

Inés est une artiste du doublage qui chante dans une chorale à Buenos Aires. Depuis une expérience traumatisante qui s’est déroulée pendant ses vacances – à laquelle nous assistons dans un pré-générique d’environ un quart d’heure, elle souffre d’insomnie et est hantée par de violents cauchemars. Dans le studio de doublage, les micros enregistrent des sons étranges qui semblent provenir directement de ses cordes vocales. Ces sons perturbent le doublage et menacent également sa place dans la chorale où elle n’est plus dans la même tonalité que les autres chanteuses. Peu à peu, Inés s’enfonce dans un état où la réalité et l’illusion deviennent de plus en plus floues. Adèle, une autre actrice de doublage du studio dans lequel elle travaille lui dit qu’elle est possédée par un intrus (el prófugo).

Il est question ici de la frontière qui peut être ténue entre le rêve et l’état d’éveil, notre perception des choses qui n’est pas toujours claire, tout comme celle que peuvent avoir les autres sur nous. Ces frontières avec l’invisible ouvrent des perspectives beaucoup plus grandes pour l’individu que celles d’une vision du monde corseté dans un conformisme culturel et sociétal. La réalité s’arrête-t-elle à sa visibilité, quelle place donner aux sens et à leurs évitements qui parfois nous contraignent ? Évidemment, se laisser aller à la découverte de cet autre côté des choses n’est pas aisé ; c’est ce qu’expérimente douloureusement Inés, avec laquelle on souffre, avant de concevoir ce qui lui arrive. Parfois les choses sont floues, et ce n’est pas plus mal comme cela !

Érica Rivas quant à elle voit dans l’histoire d’Inés un écho des transformations de la société actuelle :

Je trouve qu’il y a un lien avec la mouvance et onde féministe qui commencent à sa faire sentir dans nos pays (d’Amérique latine ; N.D.A.). Tout n’est pas si figé que l’on ne le croit. Il existe une certaine souplesse de la société qui permet de jouer avec les frontières. Dans le contexte dans lequel nous vivons, l’intensité de notre région, il est important de se confronter à ces choses et de travailler ces sujets inconfortables. Mais ce que je trouve aussi intéressant dans le rôle d’Inés, c’est qu’elle est un peu comme une adolescente qui a besoin d’aimer et d’imprimer cet amour dans son corps.

L’un des dispositif les plus ingénieux de cette histoire (qui en connait de nombreux, comme celle de la scénographie, des cadrages et lumières liés, amples dans les couloirs de la philharmonie, serrés dans celle de la cabine de doublage) est celle qui a trait au son : à côté de l’omniprésence du ton donné – que ce soit lors des séances de doublage, celles des répétitions de la chorale ou le réglage de l’orgue –, il y a les chansons et la musique qui accompagne de manière toujours soutenante sans être surlignante le propose et surtout cette discrépance dans le son qu’émet Inés, celui qu’elle entend et celui que les autres entend. La réalisatrice explique :

J’ai voulu mettre le spectateur au niveau sonore d’Inés dans la salle de doublage et pas de celui de l’ingénieur du son derrière la vitre. On entend ce qu’elle entend, pas ce que lui entend. Le travail avec les voix, c’est un travail à l’intérieur du film aussi : je ne voulais pas que les voix viennent de là où on s’attendrait à ce qu’elles viennent.

— Érica Rivas – El prófugo (The Intruder)
© Rei Cine SRL, Picnic Producciones SRL

Érica Rivas ajoute :

Le son, c’est un peu le domaine du rêve, surtout pour les femmes, et ce n’est pas encore beaucoup exploré dans le cinéma. C’est l’arrivée de l’amour dans sa vie qui déclenche ces changements de son. Je pense qu’elle entend des choses que nous n’entendons pas et qu’elle perçoit sa voix de manière particulière. J’ai commencé à me demander moi aussi comment j’entends ma voix et comment les autres l’entendent !

La dernière scène, cathartique et joyeuse, nous laisse dans un état d’émerveillement qui fait regretter de ne pas rester un peu plus longtemps avec Inés qui, en exactement nonante minutes, est passée d’une femme qui essaie de répondre aux attentes et au rôle traditionnel à une femme qui ose ouvrir les yeux sur d’autres chemins possibles.

De Natalia Meta ; avec Érica Rivas, Nahuel Pérez Biscayart, Daniel Hendler, Cecilia Roth, Guillermo Arengo ; Argentine,Mexique ; 2020, 90 minutes

Malik Berkati, Berlin

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