Berlinale 2021 – Encounters : Hygiène Sociale de Denis Côté qui propose à nouveau un bel exercice de style cinématographique réjouissant !  

Le réalisateur canadien dont les films sont tous, dans une section ou autre, présentés dans les plus grands festivals internationaux (pour n’en citer que quelques-uns : Répertoire des villes disparues en compétition à la Berlinale 2019, entretien ici ; Ta peau si lisse au festival de Locarno 2017 ; Boris sans Béatrice en compétition à Berlin en 2016, entretien avec l’actrice principale Simone-Élise Girard ici ;  Vic + Flo ont vu un ours pour lequel Denis Côté a reçu l’Ours d’argent de l’innovation pour un film qui ouvre une nouvelle perspective en 2013) , est un explorateur du langage cinématographique qui va puiser dans sa cinéphilie – il a été critique de cinéma – pour développer ses propres projections filmiques. Tour de force, le film a été tourné en 4 jours, en pleine pandémie, avec un budget de quelques milliers de dollars canadiens. On pourrait croire que le film est une réalisation influencée par la pandémie de coronavirus, les personnages – jamais plus de trois par plans –  se tenant à distance, et bien sûr à cause du titre. C’est en fait une troublante coïncidence, car le scénario d’Hygiène sociale, son titre et la mise en scène à distance des personnages ont été élaborés par Denis Côté en 2015, lors d’un séjour à Sarajevo !

J’ai fait un séjour d’un mois à Sarajevo à l’automne 2015. Je n’avais aucun ami sur place et peu de plans pour occuper mes journées. Je flânais beaucoup et je lisais sur la Guerre des Balkans. Plus j’en apprenais sur la guerre, plus le réel me paraissait absurde. Je lisais aussi beaucoup Rober Walser. Sa prose est très aérienne. C’est dans cette aliénation et sous cette influence walserienne que j’ai écrit ces échanges.

Explique-t-il.

Ce qui est fascinant, après cette année où on nous a martelé jour et nuit qu’il fallait que nous respections LA distance sociale, le fait de voir les acteurs de Denis Côté exclusivement en plein air, à bonne distance les un.es des autres, en plans larges, nous paraît tout à fait normal à présent…

— Eve Duranceau, G.A. Roy, Maxim Gaudette – Hygiène sociale (Social Hygiene)
© Lou Scamble

Antonin (Maxim Gaudette, fabuleux), un séducteur hédoniste, délinquant, qui se veut cinéaste mais n’a encore rien réalisé, fait face à cinq femmes qui toutes ont des reproches à lui faire puisqu’il ne manque jamais une occasion d’exploiter son charme. Il y a sa sœur, Solveig (Larissa Corriveau), qui lui reproche son attitude avec à sa femme et son immaturité dans la vie et son épouse Églantine (Evelyne Rompré) qui lui reproche son infidélité. Occupé à éviter Rose (Kathleen Fortin), la perceptrice des impôts qui lui court après, Antonin se perd dans le tourment que lui procure son attirance et son désir pour Cassiopée (Eve Duranceau) dont il veut faire sa maîtresse mais qui lui résiste dans un jeu de charmes. Et puis il a la jeune étudiante Aurore (Éléonore Loiselle), une de ces dernières victimes, qui le poursuit depuis des jours pour récupérer ses affaires volées.

Le film consiste en sept longs plans-séquences ponctué par des scènes de transitions qui tranchent par leur mobilité avec ces longs plans fixes (le premier dure une quinzaine de minutes), et donnent l’impression de regarder dans un view-master (visionneuse en plastique permettant de regarder des photos touristiques en stéréoscopie [3D]) ou comme si on était dans un train, avec des images qui défilent et finissent par s’arrêter sur une image. Autre contraste, la performance très naturelle des comédien.ne.s en opposition à l’artificialité de la pose, planté dans un superbe décor bucolique avec comme fond sonore des oiseaux qui pépillent, des corbeaux qui coassent, des grillons et insectes qui stridulent, mais aussi la nature investie par l’industrie, avec des bruits de constructions et de machines. Le texte, riche, enlevé, plein d’(auto-)ironie met en mouvement l’histoire qui visuellement reste fixe. Une magnifique fausse représentation de théâtre classique tout à fait moderne dans laquelle on se laisse couler tranquillement, dans le débit et la voix posée des comedien.nes. Hygiène sociale se veut intemporel dans son récit et Denis Côté joue également avec facétie sur cet aspect en mélangeant les genres dans les costumes de ses personnages, avec des habits clairement identifiables comme appartenant aux siècles des Lumières et d’autres de notre époque. Il en va de même dans les dialogues qui nous indiquent ce que cette curiosité filmée se déroule à notre époque, car bien que l’on ne voit jamais un appareil qui caractérise son hyperconnectivité, il est question de Facebook par exemple, dans des scènes complètement décalée entre le visuel et le discours. Absolument délicieux ! Tout comme les phrases-chocs qui défilent

« J’aime bien les dettes, cela me donne l’impression d’avoir des amis. »

« Confronter et contredire sa femme, quel sport extrême ! »

« Je veux aller au cinéma et m’asseoir au premier rang, comme ça je verrai le film avant tous les autres. »

« Tu sens bon, tu parles allemand, tu fais bien la cuisine, je pourrais être une femme comblée… »

« J’aurais des enfants quand j’aurais la certitude qu’ils me respecteront. »

« Les hommes sont comme les champignons, plus ils sont beaux plus ils sont vénéneux. »

« J’ai une vision très romantique et idéalisée du cinéma. Le cinéma, c’est ce qui fait le pont entre ce qu’est le réel et ce que pourrait être le monde. Mais je ne trouve pas le pont. »

Drôle, absurde comme peut être la vie, tendre aussi, avec, comme dans toutes les œuvres mettant au centre de l’attention un personnage charmeur mais looser, perdu sur les bords, un sentiment d’affection qui se porte sur lui, même si parfois il nous épuise et nous agace par sa mauvaise foi, Antonin l’archétype de l’emmerdeur-charmeur-bon-à-pas-grand-chose, petit effet de miroir déformant de personnes que nous avons déjà rencontrées dans la vie, ou de quelques-uns de nos propres traits de caractères, on l’aime bien… mais on est content qu’il reste à l’écran !

— Maxim Gaudette, Kathleen Fortin – Hygiène sociale (Social Hygiene)
© Lou Scamble

Denis Côté a remporté le Prix du meilleur réalisateur de la section compétitive Encounters, ex æquo avec les frères Ramon Zürcher et Silvan Zürcher pour Das Mädchen und die Spinne (The Girl and the Spider) (Suisse)

De Denis Côté ; avec Maxim Gaudette, Larissa Corriveau, Eve Duranceau, Evelyne Rompré, Kathleen Fortin, Eleonore Loiselle ; Canada ; 2021 ; 76 minutes.

Malik Berkati

© j:mag Tous droits réservés

malik berkati

Journaliste / Journalist - Rédacteur en chef j:mag / Editor-in-Chief j:mag

malik berkati has 583 posts and counting. See all posts by malik berkati

Une réflexion sur “Berlinale 2021 – Encounters : Hygiène Sociale de Denis Côté qui propose à nouveau un bel exercice de style cinématographique réjouissant !  

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*