Broken English de Iain Forsyth & Jane Pollard : l’alchimie du souvenir de Marianne Faithfull
Dans le paysage des portraits documentaires consacrés aux grandes figures de la musique populaire, Broken English surgit comme une anomalie lumineuse, une œuvre qui refuse d’emblée les catégories dans lesquelles on voudrait la ranger. Le film d’Iain Forsyth et Jane Pollard n’est ni une biographie autorisée ni un biopic convenu : c’est quelque chose de plus ambitieux. C’est un portrait – « un film d’elle, fait avec elle », selon les mots des cinéastes –, une tentative de saisir la résonance d’une vie plutôt que la vérité sèche des faits. Et en cela, Broken English réussit avec un éclat saisissant.

Image courtoisie Xenix Film
Le titre même est un programme. L’anglais brisé : la langue fracturée, la voix fissurée par les années et les excès, mais aussi, paradoxalement, celle qui dit le mieux ce que la langue lisse ne peut plus dire. Marianne Faithfull – disparue en janvier 2025, après une carrière de plus de soixante ans et quelque trente-cinq albums – est précisément cela : une voix qui s’est brisée pour mieux résonner. Le film lui rend d’ailleurs cet hommage singulier d’être, comme elle, profondément inclassable.
Le coup cinématographique de Forsyth et Pollard tient à l’invention d’un cadre fictionnel qui permet paradoxalement d’accéder à une vérité plus profonde que ne le ferait un documentaire traditionnel. Cette construction très ingénieuse évite les pièges habituels du portrait de célébrité et permet d’explorer moins la vérité factuelle d’une existence que ses échos.
Broken English se déploie ainsi au sein du « Ministry of Not Forgetting », une administration entre Kafka et le surréalisme, dont la mission n’est pas tant de se souvenir que de ne pas oublier. La nuance est capitale et elle est posée dès les premières minutes : l’Overseer, incarnée par une Tilda Swinton souveraine, l’explique à son Record Keeper (George MacKay, précis et habité) avec une clarté qui donne le ton de tout le film. Il ne s’agit pas de restituer la vérité des souvenirs, mais de saisir « la résonance de leur vérité ». Cette distinction philosophique innerve chaque plan et sauve le film de toute tentation hagiographique.
La comparaison qui vient spontanément à l’esprit est celle d’une M surplombante des films d’espionnage britanniques, ou d’un Big Brother de 1984, mais débarrassé de sa dimension totalitaire et animé d’une mission de service public. Tilda Swinton, dont on ne présente plus la capacité à habiter les espaces liminaux entre réel et fantastique, confère à l’Overseer une autorité omnisciente qui structure le récit sans jamais l’écraser.
Ce dispositif produit une véritable ambiance de reconstitution policière. Puzzle biographique assemblé à partir d’une quantité presque invraisemblable d’archives, le film tient en haleine comme une enquête tout en déployant la richesse d’une vaste fresque mémorielle. On ne s’ennuie pas une seconde. Les archives ne sont jamais traitées comme de simples documents mais comme une matière vivante : les grains de l’image, les frémissements électromagnétiques, les imperfections de la pellicule deviennent autant de textures expressives et de signes chargés de sens. Le traditionnel « talking head », ce mal endémique du documentaire biographique, se fait oublier dans un flux d’images, de sons et de reconstitutions scéniques qui fait de Broken English un objet profondément cinématographique.
Il faut également s’arrêter sur un moment particulièrement saillant du film, qui revêt une dimension très contemporaine : la réflexion portée par l’Overseer sur l’intelligence artificielle. Dans une séquence qui ne manque pas de mordant, le film oppose explicitement la démarche humaine, artisanale et empathique qui préside au « Ministry of Not Forgetting » à ce que ferait une IA saisie des mêmes archives. Là où des êtres humains travaillent ensemble sur une matrice mémorielle vivante, une intelligence artificielle ne ferait que renforcer les biais, les défauts et les préjugés déjà inscrits dans ces matériaux.
Ce passage n’est pas anecdotique. Il révèle la conscience très aiguë qu’ont Forsyth et Pollard de ce qu’ils font et de la manière dont ils choisissent de le faire. Leur travail sur les archives est un acte politique autant qu’esthétique : il s’agit de restituer la complexité d’une vie de femme et d’artiste en refusant les raccourcis, les réductions et les étiquettes.
À travers le parcours de Marianne Faithfull, et surtout cette chance exceptionnelle de pouvoir le refaire avec elle, le film est plus qu’une biographie ou qu’une traversée de la pop culture depuis les années 1960. Il propose aussi une réflexion particulièrement riche sur la création artistique.
Mais cette réflexion sur la création artistique se heurte constamment à une autre réalité à laquelle la chanteuse a été confrontée tout au long de sa carrière. En revisitant les archives d’interviews télévisées accumulées sur plusieurs décennies, le documentaire met à nu la misogynie systémique à laquelle Marianne Faithfull a été confrontée. Face à des interlocuteurs presque toujours masculins, elle est réduite avec une régularité accablante à ses amours et à deux figures antinomiques : d’abord « l’ange » des débuts, jeune, blonde, fragile et décorative ; puis la créature de « sexe, drogue et rock and roll » dès que sa vie personnelle donne prise à la chronique.
Ces archives ne sont pas convoquées à titre d’illustration. Elles constituent le cœur du propos et leur accumulation produit un effet documentaire d’une grande puissance. On mesure rétrospectivement à quel point une vie aussi riche et une œuvre aussi vaste ont été constamment oblitérées par une lecture qui refusait de voir en Marianne Faithfull autre chose qu’un symbole, qu’il soit angélique ou sulfureux. Le film suggère, sans jamais appuyer lourdement son propos, que cette même mécanique se retrouvera plus tard dans les destins de Kurt Cobain, d’Amy Winehouse et de tant d’autres artistes englouti·es par leur propre mythologie.

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Ce que Broken English accomplit, c’est précisément de renverser ce regard. En laissant Marianne Faithfull s’exprimer avec clarté, lucidité et une bonne dose d’auto-ironie sur son propre parcours, le film lui offre enfin un espace où elle apparaît comme elle-même, et non plus comme le personnage qu’elle s’était créé ou que l’on avait créé pour elle. La distinction peut paraître anodine, mais combien d’artistes de cette génération ont réellement eu le droit, dans un documentaire consacré à leur propre vie, à une telle présence souveraine ?
« C’est la voix d’une vie. » La formule résume avec une économie parfaite ce que la voix de Marianne Faithfull est devenue au fil des décennies : reconnaissable entre mille, rugueuse, portant dans chaque inflexion le poids de tout ce qui a été vécu, traversé, surmonté et parfois subi. Peu d’artistes auront connu une transformation vocale aussi radicale tout en conservant une telle continuité expressive. Chez Faithfull, la cassure n’est jamais une rupture : elle est un approfondissement.
Broken English le rend parfaitement, en faisant interpréter plusieurs chansons de Faithfull par des artistes de générations et de sensibilités différentes. Ces performances ne relèvent pas du simple hommage ni de l’illustration musicale : elles participent pleinement au récit et construisent une véritable filiation artistique.
Courtney Love reprend Times Square, accompagnée de Thurston Moore (Sonic Youth), Barry Reynolds, Adrian Utley (Portishead) et Debbie Googe (My Bloody Valentine) : une constellation de l’underground alternatif qui dit quelque chose d’essentiel de l’influence exercée par Faithfull sur les générations suivantes. Suki Waterhouse offre une version dépouillée de Sister Morphine, chanson dont Marianne raconte longuement la genèse et la réception. Ses paroles, chantées par une femme, ne « passaient » pas ; interprétées par un homme, elles n’auraient sans doute suscité aucune controverse comparable. Jehnny Beth – musicienne et actrice française, notamment connue comme chanteuse du groupe Savages – livre une version électrique de Why’d Ya Do It ?, l’une des chansons les plus radicales et controversées du répertoire de Faithfull. Beth Orton, qui a appris à chanter en écoutant As Tears Go By, en propose une version bouleversante accompagnée à l’alto par Warren Ellis.
Et puis il y a cette scène finale. Marianne Faithfull elle-même, dans ce qui s’avérera être sa dernière performance, interprète Misunderstanding aux côtés de Nick Cave et Warren Ellis. Une conclusion qui n’appelle guère de commentaire et se reçoit comme un cadeau précieux.
Cette filiation entre Faithfull et celles qui lui succèdent participe à une réflexion plus large sur la transmission artistique et sur la manière dont une œuvre continue de vivre à travers d’autres voix, d’autres corps, d’autres rébellions et d’autres sensibilités. À travers ces interprétations, le film raconte aussi la survie des œuvres et leur capacité à se réinventer.
Un bémol mérite toutefois d’être souligné, précisément parce qu’il touche à l’une des dimensions essentielles du film. Les chansons qui jalonnent Broken English – et qui, répétons-le, constituent de véritables éléments narratifs – ne sont, pour la plupart, pas sous-titrées. C’est un choix dont on peine à comprendre la logique et qui pénalise significativement la réception du film dans des pays dont l’anglais n’est pas la langue maternelle.
La situation est d’autant plus paradoxale que les paroles des Sept Péchés capitaux de Brecht et Weill sont, elles, sous-titrées, malgré une importance narrative moindre. On peut supposer que des questions de droits d’auteur expliquent cette asymétrie. Il n’en reste pas moins que lorsque Marianne Faithfull évoque longuement la genèse de Sister Morphine, puis que la chanson est interprétée dans sa version épurée par Suki Waterhouse, l’absence de sous-titres prive une partie du public de la possibilité d’entendre pleinement ce dont il est question. Les paroles ne sont pas un simple accompagnement : elles constituent le cœur même de l’argument.
Cette lacune, que l’on retrouve hélas dans de nombreux films dans lesquels les chansons jouent un rôle – parfois de manière encore plus problématique lorsqu’il s’agit de langues moins diffusées que l’anglais –, affaiblit quelque peu l’expérience.
Au-delà du portrait de Marianne Faithfull, Broken English porte une réflexion plus vaste sur ce que signifie créer, traverser une époque et résister aux réductions qu’elle impose. Le film n’est pas seulement une plongée dans la culture populaire depuis les années 1960 ; il interroge les mécanismes de la mémoire culturelle, les modalités de la transmission et ce que cela coûte, pour une femme artiste, d’exister dans un environnement médiatique et artistique souvent brutal, misogyne et profondément prédateur.
Iain Forsyth et Jane Pollard ne sont pas des documentaristes ordinaires. Leur premier long métrage mêlant fiction et réalité, 20,000 Days on Earth, consacré à Nick Cave, montrait déjà leur capacité à faire du portrait un genre à part entière, hybride et irréductible aux catégories convenues. Leur collaboration avec Cave, récompensée par les prix de la mise en scène et du montage au Festival de Sundance en 2014, les a manifestement préparés à cette nouvelle entreprise.

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Pour celles et ceux qui aiment Marianne Faithfull, il faut courir voir ce film. On y découvre son dernier rôle – le sien – et l’on y redécouvre surtout l’immense complexité d’un parcours de femme et d’artiste trop souvent réduit à ses années d’addiction. Remise dans son contexte médiatique et artistique, son histoire apparaît sous un jour nouveau : celui d’une créatrice confrontée à un système claustrophobe qui n’a cessé de la réduire à des figures qu’elle a passé sa vie à déjouer.
Pour les autres, il faut y courir également. La résonance de ces souvenirs dépasse largement le seul destin de Marianne Faithfull. C’est celle de toute une époque palpitante, foisonnante, débordante jusque dans ses excès les plus délétères. Une époque dont les échos se prolongent jusqu’à aujourd’hui, de Marianne Faithfull à Kurt Cobain, d’Amy Winehouse à Sinéad O’Connor. Ce que Broken English dit de son sujet, il le dit aussi, en creux, de toutes les voix que l’on a réduites à leur légende avant de prendre le temps d’écouter ce qu’elles avaient réellement à dire.
La voix de Marianne, dans ses dernières années – rauque, massive, habitée –, est la quintessence de cette idée : la voix comme témoin d’une traversée de la vie. Et ce film, avec son intelligence formelle, son ambition narrative et sa tendresse lucide, est peut-être la manière la plus juste de lui dire adieu.
De Iain Forsyth et Jane Pollard ; avec Tilda Swinton, George MacKay, Sophia Di Martino, Zawe Ashton, Calvin Demba ; performances de Marianne Faithfull, Nick Cave & Warren Ellis, Courtney Love, Suki Waterhouse, Jehnny Beth, Beth Orton ; Royaume-Uni ; 2025 ; 99 minutes.
À voir sur les écrans romands ce mercredi.
Malik Berkati
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