Cannes 2018 : Yann Gonzalez, un habitué de la Croisette, revient au festival de Cannes avec « Un couteau dans le cœur », un thriller porno gay

Le réalisateur Yann Gonzalez met en scène Vanessa Paradis en tant que productrice de films pornographiques homosexuels dans les années septante. Paris, été 1979 : Anne est productrice de pornos gays au rabais et ses « acteurs » sont d’ailleurs payés au lance-pierre. Lorsque Loïs, sa monteuse et compagne, la quitte, elle tente de la reconquérir en tournant un film plus ambitieux avec son complice de toujours, le flamboyant Archibald. Mais un de leurs acteurs est retrouvé sauvagement assassiné, un couteau dans le cœur, et Anne est entraînée dans une enquête étrange qui va bouleverser sa vie. Apparemment, un tueur sévit dans le milieu du porno gay et ce meurtrier qui se met à décimer les membres de son équipe…

— Vanessa Paradis et Kate Moran – Un couteau dans le cœur
© ella herme

Anne (Vanessa Paradis) enchaîne les films portant des titres effrontés comme Anal Fury ou Homocidal. Avec l’aide de son acteur-réalisateur préféré Archibald (un hilarant Nicolas Maury), sa monteuse et ancienne maîtresse Lois (l’actrice américaine Kate Moran) et une assistante orale surnommée Bouche d’or (Pierre Pilol), Anne est aussi enthousiaste à propos de son œuvre que n’importe quel cinéaste qui se respecte, même si ses films ne jouent que dans un théâtre parisien miteux.
Tel est le point de départ intrigant du film de Yann Gonzalez, présenté en compétition officielle au 71ème Festival de Cannes. Pour son second long métrage, le réalisateur français entre dans la cour des grands et s’offre Vanessa Paradis en tête d’affiche. Entre Cannes et Yann Gonzalez, c’est une longue histoire puisque le cinéaste a présenté trois de ses courts-métrages (By The Kiss, Entracte, Je vous hais petites filles) à la Quinzaine des réalisateurs et Les Îles à la Semaine de la critique en 2017. Il y était déjà venu en 2013 pour présenter en séance spéciale son premier long, l’érotico-dramatique, Les rencontres d’après minuit.

Si on mélangeait les styles de Dario Argento, Brian De Palma et Kenneth Anger sur un bande-son de de Giorgio Moroder, le résultat final donnerait peut être quelque chose comme Un couteau dans le coeur de Yann Gonzalez. Mais les nombreuses scènes qui rappellent Les nuits fauves de Cyril Collard laissent à désirer. A force de vouloir insister sur  le côté « amateur et bas de gamme » de ces réalisations, cela en devient grotesque et ridicule.

Dans la séquence d’ouverture séduisante, Gonzalez coupe entre un éditeur juxtaposant des séquences de 16 mm, un film porno tourné quelque part dans la nature, et des scènes de sa jeune star en fuite allant en discothèque et retrouvant une personne portant un masque de cuir. Quiconque a vu le film La Chasse (Cruising) par William Friedkin avec Pacino de 1980 ou les œuvres d’auteurs de films « giallo » (genre policier italien) comme Argento ou Lucio Fulci peut deviner l’endroit où se dirige cette rencontre de fin de soirée.

 

Prenant l’esthétique « kitsch érotique » et glamour de ses nombreux courts métrages et de son premier long métrage, Yann Gonzalez recourt à un thriller homicide dans l’industrie du porno homosexuel de la fin des années 70 pour découvrir des thèmes plus profonds : désir, abandon et répression sexuelle, le tout avec humour lourdingue  (par exempkle, cette scène en split-screen, où des acteurs communiquent par téléphone et l’un d’eux se trouvant dans une cabine téléphonique, s’éclabousse le visage de sperme vu l’étroitesse de la cabine …. No comment !). Le film ajoute une dose voulue de paillettes et gore qui a majoritairement déplu à la presse internationale à Cannes.

Tourné sur 35 mm par Simon Beaufils et soutenu par une note rétro palpable des rockers électro gaulois M83 (ndlr. ; considéré comme l’un des membres fondateurs du frère du réalisateur; M83 est un groupe de musique électronique français, originaire d’Antibes, qui connait une très forte popularité aux États-Unis), Un couteau dans le cœur débite pendant une heure quarante des corps de celluloïd engloutis dans des plaisirs condamnés par un tueur mystérieux mais omniprésent.

Gonzalez passe son temps à jongler ente les scènes de tournage ridicules à souhait mais sans doute assumées et les meurtres filmés de manière fantastique, et généralement comique, mis en scène dans un cadre bucolique telle une forêt pendant une tempête de vent, ou une zone de parking. Anne décide rapidement de se lancer dans une formidable innovation cinématographique qui recrée les meurtres  devant la caméra tout en enquêtant sur les meurtres qui semble la viser. En ce sens Un couteau dans le cœur brouille les frontières entre réalité, fiction, désirs et catastrophes même si la dimension du polar occupe une grande partie de la seconde moitié du film, Anne devenant un limier novice qui découvre une corrélation entre un ancien acteur et son double (Khaled Alouach), le tout accompagné d’un corbeau aveugle qui ressemble beaucoup aux corbeaux de la Tour de Londres. Des  flashbacks en noir et blanc révèlent un secret sombre impliquant une personne appelée Man (Jonathan Genet). Le film de Gonzalez, en particulier à la fin, insiste avec un poids voulu sur les pitreries du film B en se spécialisant dans la répression sexuelle – en particulier des gays – dans une spirale dangereusement incontrôlée.

Gonzalez se laisse séduire par le style séduisant et lugubre des thrillers et des films d’horreur des années 70 et 80 juxtaposant des scènes dans des tons sursaturés de bleu et de violet alors que les hits classiques de M83 explosent sur la bande-son. Porn Theatre (2002), de Jacques Nolot, semble une évidente référence au film de Yann Gonzalez mais on se questionne si, vu le résultat grotesque et pathétique, la présence du cinéaste en compétition n’a pas peut-être été facilitée, puisqu’il est venu en voisin, étant de Nice.

Vanessa Paradis offre une performances surdouée dans le rôle de cette femme en rupture et tourmentée.

Firouz E. Pillet, Cannes

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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