Cannes 2019 : « Once in Trubchevsk » (Il était une fois à l’Est), de Larisa Sadilova, plonge le public dans une histoire d’amour passionnée au coeur de  la Russie rurale

La réalisatrice russe Larisa Sadilova  a déjà une filmographie de six longs métrages; elle n’avait plus tourné depuis quelques années.

Dans Once in Trubchevsk (Il était une fois à l’Est), la réalisatrice propose aux spectateurs une escapade à travers une cette du village de Troubtchevsk, « qui existe vraiment » comme l’a précisé Larisa Sadilova lors de la première projection de son film, qui concourait dans Un certain regard, dans la Salle Debussy. Elle a alors offert une paire de gants tricotés mains, avec des motifs floraux  à Thierry Frémeaux pour le remercier d’avoir sélectionné son film au festival; une paire de gants comme ceux que la protagoniste tricote et part vendre à Moscou dans le film !

Installée dans la campagne russe contemporaine, Larisa Sadilova pose un tendre regard  et bienveillant sur ses personnages de Once in Trubchevsk, un film qui lui a été inspiré par des personnes qu’elle côtoyait :

Je connaissais un vrai couple d’amoureux qui avait une seule opportunité de se retrouver : pour la saisir, ils ont grimpé dans un camion de Bryansk à Moscou aller-retour. Cette histoire romantique m’a marquée !

Larissa Sadilova brosse ici le portrait d’une relation extra-conjugale en pleine campagne russe verdoyante ou balayée par une forte neige, selon les saisons traversées.

Once in Trubchevsk de Larisa Sadilova
Image courtoisie Festival de Cannes

Larisa Sadilova a confié quelques anecdotes de son tournage :

J’aime créer pendant le tournage et faire intervenir des acteurs non-professionnels. Je laisse place à cette création car il me semble que je ferais des films avec moins d’enthousiasme si je ne faisais pas appel à mon imagination. Suivre bêtement le scénario est tellement ennuyeux. Bien sûr, nous avons besoin d’une direction, mais dans le cadre du scénario, il faut garder l’espace de la liberté.

A ce propos, on peut souligner la présence attendrissante et savoureuse d’une Babouchka, une femme d’un âge certain qui raconte qu’elle est née dans la maison qu’elle est sur le point de louer au couple d’amoureux, une chaumière colorée qui semble être une maison de poupées, à la décoration simple et pittoresque, entouré d’un petit potager. La grand-mère relate que les Allemands sont venus jusqu’à leur village pendant la deuxième guerre mondial et et ont réquisitionné la maison qui appartenait à sa famille depuis plusieurs générations. On ne peut qu’éprouver une immense empathie pour cette Babouchka dont le jeu ne relève pas d’un rôle de composition mais de son vécu, ce qui donne une intensité majeure à sa présence et à ses souvenirs. Cette femme menue et vacillante qui fait souffler, par ses réflexions, un air drôle et historique sur le film. Elle donne ses conseils de femme expérimentée à sa jeune locataire à travers des répliques  savoureuses et pertinentes issues de son expérience de la vie.

Le film s’ouvre sur une petite bourgade de campagne, à plus de cinq-cents kilomètres à l’Est de Moscou, où le quotidien semble figé hors du temps dans une quiétude immuable. Pourtant, comme dans cette bourgade d’apparence paisible, des passions et des heurts sont dissimulés au sein des des portes closes des chaumières.

Pour son sixième long-métrage, Larissa Sadilova s’inspire donc d’un couple qu’elle connaissait et qui n’avait que peu d’occasions de se retrouver. Un synopsis assez maigre pour en faire un film, somme toute !

La cinéaste y a donc ajouté la matière en faisant de cette histoire d’amour une tromperie entre voisins respectivement mariés et ayant une famille de leurs côtés, une historie d’adultère mâtinée d’astuces diverses pour vivre un amour caché. Elle (Kristina Shnaider) attend au bord d’une route longée par les forêts et Il (Egor Barinov) la rejoint avec son camion. Le mari trompé (Yury Kisilyov) finira par découvrir le pot-aux-roses mais est prêt à pardonner à sa femme malgré les injonctions véhémentes de sa mère.

Cette passion d’apparence anodine et bon enfant entre deux adultes consentants, un amour simple de prime abord, mais qui se complexifie avec le temps.

La trame est très simple et maintes fois vue et revisitée au cinéma, mais Larisa Sadilova parvient à y mettre du relief, suscitant un intérêt croissant pour cette passion cachée et les dégâts collatéraux qu’elle provoque, grâce au recours à une façon de filmer qui s’apparente au documentaire et qui permet aux spectateurs d’être en immersion et d’observer les villageois, en particulier le couple d’amoureux et leurs familles respectives, dans cet univers qui nous semble à la fois si proche et si lointain.

Les  personnages sont troublants de sincérité et d’authenticité, nous laissant voir leurs existences qui semblent encore marquées par la fin de la Guerre Froide et l’ère communiste de l’U.R.S.S. Pour ces villageois, tous semble compliqué : se nourrir, se déplacer, se rendre à Moscou ressemble plus à une épopée héroïque qu’à un simple voyage. En filigrane, on perçoit un pays qui s’est développé de manière unilatérale,  laissant de côté des régions qui subissent un développement à double vitesse d’un pays à l’étendue si immense qu’il est facile pour la capitale d’oublier ses habitants.

A Cannes, Larisa Sadilova  a confié comment elle a déniché ses acteurs :

J’ai découvert Kristina Shnaider, qui joue Anna, il y a quelques années à la cérémonie de remise des prix Nika de la Russian Film Academy. Elle est apparue sur scène en chantant. Elle a étudié à la RATI (Académie russe des arts de la scène) et avait déjà joué dans le film Chagall – Malevich d’Alexandre Mitta où elle tenait le rôle de Bella, femme et muse de Chagall. Kristina répond parfaitement au rôle d’Anna, la bien-aimée de Egor Barinov. Il manque des actrices de son genre dans notre cinéma, où les mannequins, plus glamours, dominent.

Egor Barinov est acteur, mais aussi metteur en scène. C’est une personne profondément sensible et un acteur intelligent : pendant le tournage, je lui assignais parfois des tâches pratiquement impossibles, et il faisait tout !

J’ai vu Maria Semyonova (Tamara, la femme du camionneur) pour la première fois dans le film de ma collègue. Elle est très sensuelle, comme un nerf à vif. Maria sait montrer les nuances des sens, les rendre visibles.

J’ai filmé Yury Kisilyov (le mari d’Anna dans le film) pour mes trois projets précédents. C’est un acteur très talentueux et prometteur qui aborde chaque rôle avec sérieux, n’est pas dans le cliché, et prête attention aux moindres détails.

Larisa Sadilova  s’est déjà remise au labeur et prévoit de tourner son prochain film dans la région de Bryansk. où elle vit. L’intrigue sera fondée sur l’histoire vraie d’une femme russe de soignante-cinq ans qui, « de nos jours difficiles pour les pauvres, fait de son mieux pour survivre. »

Firouz E. Pillet, Cannes

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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