Mostra 2021 : La scuola cattolica, de Stefano Mordini, présenté hors compétition rappelle le massacre de Circeo en 1975

Dans un quartier résidentiel de Rome se trouve une école cathlique connue et réputée, réservée aux garçons et où sont scolarisés les garçons de la meilleure classe moyenne, la bourgeoisie romaine. Les familles ont le sentiment que dans ce contexte, leurs enfants peuvent grandir à l’abri des bouleversements que traverse la société, à l’abri des tentations liées à l’adolescence et que cette éducation rigide leur ouvrira les portes d’un avenir radieux. Dans la nuit du 29 au 30 septembre 1975, quelque chose se brise et cette forteresse aux valeurs inattaquables s’effondre sous le poids de l’un des crimes les plus odieux de l’époque : le crime de Circeo.

La scuola cattolica de Stefano Mordini
Image courtoisie La Biennale di Venezia (© Claudio Iannone)

Pour les personnes qui auraient oublié cette effroyable crime, le massacre du Circeo est l’appellation du rapt, sous prétexte d’une fête dans une villa de campagne située à San Felice Circeo – une commune balnéaire connue pour le phare du Mont Circé, dans le Latium. Des tortures et des viols ont été infligés à deux jeunes femmes – Donatella Colasanti et Rosaria Lopez – issues des quartiers modestes de Rome, par trois jeunes bourgeois néofascistes ; l’une des deux victimes, Rosaria Lopez, a succombé aux sévices. Les responsables sont d’anciens élèves de cette école, fréquentée par Edoardo, qui essaie de raconter ce qui a déclenché tant de violence aveugle dans ces esprits exaltés par des idées politiques déformées et un désir irrépressible de suprématie.

En Italie, la sortie en librairie d’une œuvre aussi controversée telle que La scuola cattolica (L’école catholique) d’Edoardo Albinati, a rendu l’adaptation difficile pour Stefano Mordini et son équipe de scénaristes, Massimo Gaudioso, Luca Infascelli, et lui-même. Le trio de scénaristes a dû relever le défi ardu de gérer la matière foisonnante du roman d’Albinati tout en se confrontant aux faits, relatés par la survivante, Donatella Colasanti, des faits d’une extrême violence.

Donnant une tonalité « seventies » dès la première séquence, avec une remarquable reconstitution de l’époque -vêtements, voitures, musique – Stefano Mordini ouvre son film sur une voix de femme qui appelle au secours en frappant contre la porte du coffre d’une Fiat. Puis le cinéaste choisit de remonter dans le temps, six mois auparavant, puis, trois mois et deux jours, puis trois mois, puis quelques semaines, suivant un récit chronologique.
Sans jamais nous imposer de la violence – le cinéaste ne nous inflige ni les scènes de viol ni les scènes de torture mais suggère avec finesse, par la bande-son et par des gros plans explicites – souligne comment les mailles serrées de l’éducation stricte des institutions catholiques, de la famille imprégnée d’hypocrisie, ont contribué à forger une masculinité frustrée, comprimée, biberonnée aux valeurs suprématistes et convaincu de son passe-droit, adoptant une conduite faussement joviale de prime abord mais abusive et dénuée de toute valeur morale.

Pointant une absence manifeste et repétée de la dimension politique dans la vie de ces jeunes qui citent Hiltler comme l’homme plus remarquable de l’histoire de l’humanité et soulignant que l’opulence de leurs familles les a amenés à tout recevoir, les actes d’Angelo Izzo, d’Andrea Ghira – dont la villa de campagne a servi de lieu pour ces sévices – et de Gianni Guido semblent impossibles à défendre et difficile à comprendre …. Pourtant, Stefano Mordini montre avec brio, voire démontre la genèse de cette idéologie qui mènera ce trio macabre à commettre l’impensable, choisissant pour commettre leurs forfaits deux jeunes femmes « prolétaires » (interprétées par Benedetta Porcaroli et Federica Torchetti) de la banlieue romaine d’alors, des victimes idéales à leurs yeux.

— Edoardo Carbonara, Emanuele Maria Di Stefano et Giulio Fochetti – La scuola cattolica
Image courtoisie La Biennale di Venezia (© Claudio Iannone)

En filigrane, les spectateurs perçoivent des enfants problématiques, des parents absents, des secrets de polichinelle et des tragédies familiales, qui donnent naissance à des velléités de pratiques rituels de flagellation, de soif de sang sont encouragées par le cours d’histoire donné par le professeur Golgota (interprété par Fabrizio Gifuni) qui les questionne sur une représentation de la crucifixion du Christ, semant le doute quant à la responsabilité des bourreaux.

La distribution des jeunes acteurs, bien qu’ils demeurent anonymes pour un public non italien, montre comment chaque individualité fait naître la meute. Soulignons la prestation redoutable de Giulio Pranno qui interprète Andrea Ghira et celle de Luca Vergoni pour Angelo Izzo, très inquiétant. Stefano Mordini dirige remarquablement ses comédiens et parmi les adultes, on retrouve Riccardo Scamarcio, Jasmine Trinca, Valeria Golino et Fabrizio Gifuni.

L’école catholique est un film modeste dans ses ambitions, ne jugeant ni l’idéologie ni les actes commis, solide et convaincant dans son traitement de l’horreur et de la violence mais très réussi et dont les images poursuivent le public bien au-delà de la projection.

Stefano Mordini commente son film ainsi :

« Ce film raconte l’environnement d’où a germé la graine déformée qui a produit l’une des pages les plus noires de l’Italie d’après-guerre : le crime de Circeo. Les garçons qui sont les protagonistes de cette histoire ont tous reçu la même éducation. Ils sont privilégiés, leur côté obscur se dessine dans les replis d’une vie normale et haute bourgeoise. Toujours derrière des parents qui ne remarquent rien, pas même la haine que leurs enfants éprouvent pour eux. Ce ne sera qu’après le massacre que chaque parent de ce quartier romain se demandera, en regardant son propre enfant, si le germe d’un monstre peut aussi nicher en lui. Cette histoire, qui commence quelque temps avant et se termine avec le crime lui-même, vit d’une question : cette société à laquelle appartenait le coupable s’est-elle vraiment réconciliée ? »

Firouz E. Pillet,  Venise

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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