Love and Death in Montmartre d’Evans Chan – Une plongée dans la courte de vie de Qiu Miaojin, figure de proue littéraire de la communauté LGBTQI asiatique

Evans Chan, peut-être plus connu pour ses films documentaires militants concernant la lutte démocratique à Honk Kong (Raise The Umbrallas, 2016, film pour lequel il nous avait accordé un entretien ; ou son dernier film We Have Boots, 2020), est un artiste multiforme, cinéaste, librettiste, dramaturge, traducteur et éditeur (dont trois livres de Susan Sontag). Avec Love and Death in Montmartre (2019), le réalisateur hongkongais renoue avec un cinéma documentaire plus complexe que l’exposition et le protocole de faits, flirtant avec l’onirisme et l’interprétation du réel, sans pour autant le distordre ni l’expurger de son caractère d’engagement.

Love and Death in Montmartre d’Evans Chan
Image courtoisie Evans Chan

Amour et mort à Montmartre (Love and Death in Montmartre) est le premier long-métrage documentaire sur l’écrivaine taïwanaise Qiu Miaojin, qui s’est suicidée à Paris en 1995 à l’âge de 26 ans. Considérée comme la première autrice lesbienne issue du milieu littéraire chinois moderne, Qiu s’est imposée en tant qu’icône LGBTQI et, deux décennies après sa mort tragique, elle a été considérée comme une découverte littéraire internationale grâce à la revue The New York Review Books. Son roman, Les carnets du crocodile (Notes of a Crocodile) – qui a enfin été traduit en français et sortira en 2021 aux Éditions Noir sur Blanc qui a par ailleurs déjà édité ses Dernières lettres de Montmartre en 2018 –  a été salué comme « un chef-d’œuvre passionnément transgressif » par le New-York Times et son second et dernier roman posthume Dernières lettres de Montmartre lui a valu d’être comparée à Gertrude Stein et à Henry Miller par la poétesse Eileen Myles. Elle a pu être publiée légalement en Chine en 2012 et à Taïwan, des amis écrivains de l’autrice ont écrits des romans hommages en son souvenir ; Lai Hsiang-yin – qui est l’exécutrice testamentaire littéraire de Qiu Miaojin – a non seulement permis de faire publier ses deux livres mais également deux volumes des journaux de l’écrivaine en 2007.
L’héritage de Qiu, est particulièrement reconnu à Taïwan où elle est considérée comme martyr par le mouvement des homosexuel.le.s de l’île qui est le premier pays asiatique à reconnaître le mariage entre personnes de même sexe en 2017. La compositrice taïwanaise Yen Ming-hsiu a créé une œuvre symphonique à la mémoire de Qiu qui a eu sa première en 2019 à Taipei.

Dans son film, Evans Chan ne sonde pas seulement les circonstances mystérieuses qui entourent le suicide de Qiu en rencontrant ses amis taïwanais et ses connaissances parisiennes, mais il aborde également la dimension du dialogue interculturel avec ses traducteurs (Ari Heinrich, Bonnie Huie), ses éditeurs étrangers (Edwin Frank, Brigitte Bouchard éditrice chez Les Allusifs, une maison d’édition à Montréal), la célèbre poétesse étasunienne Eileen Myles et la philosophe féministe française Hélène Cixous, dont Qiu a été l’élève au Centre d’Études féminines de l’Université Paris 8 après s’être installée à paris en 1992. Chan refait également le parcours amoureux de Qiu, de Taïwan à Paris en passant par Tokyo dans un mélange de fiction, d’extraits de films expérimentaux réalisés par Qiu Miaojin, d’entrevues avec ses amis et contemporains, de même que ceux qui la soutenaient dans son évolution personnelle et artistique. Le souffle qui traverse ce documentaire-essai est celui qu’insufflent les écrits de Qiu Miaojin, eux-mêmes reflets de son exploration de la sexualité, du traumatisme de l’exil, de cette impérieuse pulsion qui convoque Éros et Thanatos et stimule la création jusqu’au point de non retour.
La forme que prend parfois ce documentaire est elle aussi expérimentale dans ce qu’elle a de fragmentaire et allusif lorsque Chan en écho aux extraits de Qiu laisse glisser son double allégorique voilé sur le fil de la narration. Le réalisateur, toujours au plus près de son sujet auquel il semble intimement attaché, reprend également le Sacre du printemps de Stravinsky qui était la bande-son du court-métrage de Qiu, The Revelries of Ghosts. Il s’en explique :

J’ai également utilisé Le Sacre dans Love and Death in Montmartre, en sachant que la victime sacrificielle sur l’autel de l’art et du sexe n’était autre que Qiu elle-même. Mais il faut se rappeler que Qiu n’était pas une victime impuissante. Elle semblait être l’incarnation de la description que fait Foucault du génie : « la rigueur dans le désespoir ». Mais elle était aussi la rigueur dans l’exaltation. L’une des dernières entrées du journal de Qiu disait « Que la vie est belle ! Pourtant, ce qui vous échappe pourrait continuer à vous échapper, dans l’éternité. C’est pourquoi vous devez rassembler toutes vos forces pour lutter contre la désolation de cette vie ». J’espère que la joie et, si l’on peut dire, l’extase « affirmant la vie »dans les écrits de Qiu seront toujours consacrées et affirmées à côté de l’évidente sortie qu’est son suicide.

Love and Death in Montmartre (蒙馬特之愛與死)d’Evans Chan; Hong Kong; 2019; 105 minutes.
À voir gratuitement jusqu’au 10 novembre au Festival international Signes de nuit, passé en ligne pour cause de pandémie.

Malik Berkati

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