The Assistant – Kitty Green déconstruit le système qui permet à des abuseurs et harceleurs d’avoir pignon sur rue

En février 2020, il y a 8 mois, il y a 1000 ans, il y a une éternité comme chanterait l’autre, la réalisatrice américaine Kitty Green retrouvait la section Panorama de la Berlinale où après l’hybride documentaire Casting JonBenet en 2017 et l’histoire du meurtre non élucidé d’une reine de beauté de 6 ans ( !) au Colorado, elle présentait son nouveau film qui interroge comme son précédent la société : The Assistant.

L’histoire est très simple à exposer : Jane (Julia Garner) est l’assistante personnelle d’un grand producteur dans une société de production cinématographique des plus en vue de la place. Première arrivée, dernière partie, sa vie ne consiste plus qu’à cette place de travail où elle effectue toutes les tâches possibles et imaginables, allant de la gestion complète et jusqu’aux moindres détails de l’agenda, professionnel comme privé, de son patron, jusqu’au rangement et nettoyage du bureau de son chef qui n’éprouve aucune vergogne à y laisser toutes sortes de traces de ses activités. Tout ceci dans un climat délétère, attenant au harcèlement moral par ses deux collègues masculins, plus anciens dans la boîte, mais restés à un niveau mental pubère.

— Julia Garner – The Assistant
Photo by Ty Johnson / Luminary Productions LLC Courtesy of Bleecker Street

Ce qui l’est moins, c’est la psychologie individuelle et collective qui sous-tend les comportements des un.es et des autres dans cette histoire sordide qui rappelle furieusement l’affaire Harvey Weinstein. Toutefois, The Assistant n’est pas une charge contre l’industrie cinématographique, le film pointe le monde du travail en général, le choix du nom de l’héroïne, Jane, faisant référence à Jane Doe, terme qui dans le monde anglo-saxon désigne une personne non identifiée (masculin : John Doe).
La cinéaste condense sur un jour de la vie de cette assistante cette culture toxique du monde du travail où en gros on a deux choix : fermer les yeux sur ce que l’on voit et essayer d’utiliser ce poste pour le plus rapidement possible en faire un tremplin pour sa carrière et le quitter, ou dénoncer les choses, n’avoir plus aucune chance de faire la carrière tant rêvée mais regagner le respect de soi. Ce procédé est efficace tant il met mal à l’aide le spectateur qui vit à un rythme cadencé les humiliations que Jane subit ainsi que les abus institutionnalisés, jamais montrés directement mais dont les indices ne laissent aucun doute ; mais il peut être pénible à suivre tant il est parfois insupportable de voir Jane empêtrée dans une situation – faisant elle-même écho à l’insoutenable état des choses général –  qui nous fait nous agiter sur nos sièges de cinéma.

La réalisatrice traite son sujet par la déconstruction au scalpel du minimalisme, jonglant avec le cadrage (les gros plans, les détails, les petits gestes), les choix de perspectives et les reflets en miroir – certaines scène font penser à l’univers du peintre Edward Hopper qui laisse celui qui regarde le tableau dans un questionnement et un commentaire intérieur de son interprétation, joue avec le spectateur sur les intérieurs/extérieurs, ici, par exemple, où l’on entend ce qu’il se dit et se passe à l’intérieur du point de vue de l’extérieur. La subjectivité de la caméra est contrebalancée par l’espace d’interprétation et la mise en condition du spectateur qui se retrouve face à ses propres réactions rationnelles, morales et éthiques qui s’entrechoquent tout le long du film. Kitty Green ne tombe jamais dans l’effet de manche, le démonstratif ; elle décortique toute la machinerie qui nourrit le moloch, toujours hors champ – on ne le voit jamais, hormis une fois son dos. The Assistant est un manifeste implacable, d’une tranquillité glaçante, sur le sentiment d’impuissance, les petites lâchetés individuelles de survie qui mises bout à bout entachent toute la collectivité du sceau de la honte ; et un système se met en place dans le vide de la parole et permet à des Weinstein, Epstein, DSK, Ramadan ou Trump, pour ne citer qu’eux, de se glisser pendant des décennies dans les arcanes de pouvoir qu’ils soient de l’establishment politique, économique, médiatique ou de classes comme des anguilles.

On peut dire que le film est dans la veine du mouvement #MeToo mais, au lieu de dénoncer et accuser, très intelligemment, Kitty Green nous questionne, nous tend un miroir, nous met face à nos propres responsabilités en tant qu’individus mais aussi en tant que partie d’un tout qui fait société. Il y a certes des personnes monstrueuses que l’on pratique dans notre quotidien, mais si ces ogres établis sévissent c’est, en grande partie, grâce au vaste silence complice dans lequel ils s’enroulent comme dans une bonne couverture douillette.

De Kitty Green; avec Julia Garner, Owen Holland, Jon Orsini, Rory Kulz, Migs Govea, Daoud Heidami, Ben Maters, Noah Robbins, Tony Torn, Dagmara Dominczyk, Alexander Chaplin; Etats-Unis; 2019; 87 minutes.

Malik Berkati

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