Wintermärchen : un film émétique dans l’univers putride d’une cellule terroriste d’extrême-droite

Il y a des histoires qui claquent sur l’actualité! Wintermärchen, présenté au dernier festival de  Locarno en compétition, fait partie de ces films qui rencontrent à leur sortie les images qui passent en boucle sur les chaînes d’info en continue, en l’occurrence l’attentat terroriste d’un suprémaciste blanc australien à Christchurch en Nouvelle-Zélande contre deux mosquées qui a fait 50 victimes le 15 mars 2019.

—Thomas Schubert et Jean-Luc Bubert – Wintermärchen
© W-film / Heimatfilm

Ce film n’a malheureusement rien d’une fable, même d’hiver, si ce n’est le titre. Dès les premières minutes, cette impression malaisante de se retrouver dans l’histoire qui a fait la Une des journaux en Allemagne depuis 2013 avec le procès de la NSU (Nationalsozialistischer Untergrund – Parti national-socialiste souterrain) à travers Beate Zschäpe, la femme du trio maléfique – les deux hommes s’étant suicidés -, pour des meurtres d’étrangers ou d’Allemands d’origine étrangère entre 2000 et 2007. Fatih Akin s’inspirera de ces faits pour son film présenté à Cannes en 2017 avec Diane Kruger, Aus dem Nichts (In The Fade).

Contrairement à Fatih Akin qui se concentre sur l’aspect politico-médiatico-judiciaire des événements à travers le combat pour la justice d’une victime, Jan Bonny nous plonge dans l’univers putride dans lequel le trio se meut et s’autoalimente sans faire acte de reconstitution ou de biographie, donnant plutôt à voir, dans la veine de « la banalité du mal » d’Hannah Arendt, l’abyme narcissique dans lequel des individus peuvent tomber, entraînant avec eux des pans entiers de la société.

— Thomas Schubert – Wintermärchen
© W-film / Heimatfilm

Ces deux hommes et cette femme sont totalement paumés dans leur vie, la seule chose qui semble les mouvoir est la frustration avec pour seul exutoire la violence – entre eux, contre eux, envers les autres – et le sexe… quand ils y arrivent ! Les seules sorties dans leur horizon bouché par l’ennui et l’interdépendance  sont les entraînements en forêt et les attaques terroristes contre les étrangers qui donnent, à ces camés au fantasme de la toute-puissance de la violence, leur dose d’adrénaline.  Cet aspect est intéressant quoi que dérangeant : même si le moteur psychologique de ces personnes asociales et privées de toute empathie est parfaitement plausible dans sa description, est-il raisonnable d’occulter toute dimension idéologique à leurs agissements ? Pourquoi pas sinon s’attaquer également à des personnes sans-abris, handicapées ou n’importe quel individu considéré par ce trio comme n’ayant aucune valeur ?

— Jean-Luc Bubert et Ricarda Seifried – Wintermärchen
© W-film / Heimatfilm

Wintermärchen est extrêmement désagréable à regarder. Et c’est tant mieux ! Peut-être même nécessaire quand on voit les montées extrême-droitistes un peu partout, mais aussi les indifférences civiques quand des gens se font agresser verbalement ou physiquement dans nos rues. Becky, Maik et Tommi  sont très pénible à voir mais toujours moins que de vrais terroristes d’extrême-droite !
Il faut plus d’une demi-heure pour poser l’histoire et les personnages mais cette longue phase glauque et hystérique permet de nous faire entrer de plain-pied dans leur espace malfaisant, toxique et asphyxié. La nausée qui  s’empare du spectateur dès les premières minutes ne le lâche plus jusqu’à la fin et ne le dispute qu’à la sidération face à la pauvreté psychique de ces gens, la pauvreté culturelle, la pauvreté de leur vie tout court et de leur totale absence de vision de vie. Mais cette pauvreté n’est pas celle d’un déterminisme de classe, Becky provenant d’un milieu semble-t-il aisé, du moins c’est ce que laisse supposer la scène où elle rentre chez sa mère après s’être disputée avec ses acolytes. Puisqu’ils sont incapables de s’occuper d’eux-mêmes, ils s’occupent de ce que font, de ce que sont les autres. Et cet élément est valable pour tous les racistes, suprémacistes, masculinistes, homophobes ou extrémistes religieux.

— Jean-Luc Bubert et Thomas Schubert – Wintermärchen
© W-film / Heimatfilm

La scène dans la maison de mère, l’une des rares sortant du huis clos de l’environnement du trio  –  les scènes dans les bars s’inscrivant dans les limites de leur univers – est également l’occasion d’effleurer une autre thématique qui marque le phénomène de la montée des extrême-droites et de la résurgence de l’idéologie nazie; celle du manque de réaction des autorités, pouvoirs et contre-pouvoirs démocratiques qui continuent à considérer que le fonctionnement de nos sociétés est bien huilé et que nous n’avons affaire qu’à des éléments perturbés et perturbateurs : la mère veut appeler la police pour empêcher les deux hommes de repartir avec sa fille qui se met alors à lui hurler de ne pas le faire car ils ont tué des étrangers. La réaction de la mère, qui de toute façon ne les croit pas capable de mener une action un tant soit peu organisée, est le déni très justement argumenté : « et où cela se serait-il passé ? Je n’en ai pas du tout entendu parler ! »

Ces individus sont détestables mais il n’est pas possible de les considérer comme des monstres – il n’y a pas de bête immonde, selon la formule consacrée -, leur imbécilité, leur cruauté et leur malveillance étant tellement humaine dans les failles de leur personnalité qu’ils comblent avec cette systémique mortifère. Ils se refoulent eux-mêmes,  cannibalisent leur propre cerveau, leurs propres émotions et, in fine, la représentation de l’humanité. En cela, ce film est non seulement à portée universelle mais également très contemporain.

De Jan Bonny; avec Thomas Schubert, Ricarda Seifried, Jean-Luc Bubert, Victoria Trauttmansdorff ; Allemagne; 2018; 125 minutes.

Sortie allemande : 21 mars 2019

Malik Berkati

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