Sélection de films de l’année 2025 par quatre de nos critiques de cinéma – Filmauswahl des Jahres 2025 von vier unserer Filmkritiker*innen – Film selection of the year 2025 by four of our film critics
{ Si j:mag propose de nombreuses rubriques, nos fidèles lectrices et lecteurs auront sans doute remarqué que le cinéma y occupe une place privilégiée. Nous avons demandé à trois de nos critiques de cinéma, ainsi qu’à notre rédacteur en chef, de partager leurs films préférés de l’année écoulée. Voici la sélection de Malik Berkati.
La sélection de Harald Ringel (en allemand) et de Agnieszka Pilacińska (en anglais) à retrouver ici.
Comme vous le savez probablement, notre collaboratrice de longue date et pilier de la rédaction, Firouz Elisabeth Pillet, est décédée en décembre de cette année. Elle tenait beaucoup à cette tradition de sélection de films préférés de l’année. Elle n’aura pas eu le temps de l’établir. C’est pourquoi nous vous proposons quelques liens vers des critiques et entretiens que nous savons qu’elle appréciait particulièrement. Ici, vous pouvez retrouver tous ses articles et interviews principalement en français, mais aussi en italien, allemand et anglais.
La Rédaction }
Faire des tops et des flops n’est pas vraiment ma tasse de thé. Pourtant, ce rendez-vous annuel, je l’assume comme un exercice à la fois personnel et subjectif — une liberté que mon métier de critique de cinéma ne m’offre pas toujours le reste de l’année. Parmi le millier de films visionnés cette année, en voici quelques-uns qui ont marqué ma mémoire. Ils ne sont pas nécessairement les plus aboutis techniquement, ni les plus éclatants en termes de jeu, de réalisation ou de narration, même s’ils le sont peut-être. Mais ce sont ceux qui résonnent encore en moi, et c’est déjà une belle raison de les partager.
Il y a un film, déjà sorti dans le monde entier, qui représente la Tunisie dans la course aux Oscars et dont je n’arrive toujours pas à rédiger la critique. Je le ferai, car c’est une nécessité — presque un devoir. Un film que je n’aurais jamais voulu voir, dont je n’aurais jamais voulu parler, et encore moins analyser. Mais le monde est ce qu’il est, et il faut parfois affronter ce qui nous déchire.
Critique à venir de La voix de Hind Rajab, de Kaouther Ben Hania.
On vous croit de Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys (2025)
Avec On vous croit, Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys revisitent le film de tribunal. Loin des effets de manche propres au genre, les cinéastes privilégient une mise en scène d’une sobriété et d’une précision quasi chirurgicale. Porté par un jeu tout en intériorité, le film plonge les spectateur·ices dans un état d’oppression émotionnelle qui fait écho à celui des protagonistes — une véritable mécanique humaniste.
Critique et interview : https://j-mag.ch/on-vous-croit-de-charlotte-devillers-et-arnaud-dufeys-quand-le-cinema-devient-temoin-rencontre

Image courtoisie Frenetic Films
Miroirs No. 3 de Christian Petzold (2025)
Après Undine (Ondine, 2020) et Roter Himmel (Ciel rouge, 2023) — deux films ayant pour actrice principale Paula Beer —, Christian Petzold achève sa trilogie avec Miroirs No. 3 de manière touchante et intime, mettant en scène avec légèreté la fragilité de la vie, le dépassement du désespoir et de la perte, malgré la douleur.
La beauté de ce film, qui reprend le titre d’une pièce pour piano de Maurice Ravel, réside dans cette imperceptible douceur qui enveloppe l’histoire et laisse, une fois le générique déroulé, un sentiment d’apaisement malgré la profondeur et la gravité du sujet. Miroirs No. 3, c’est un moment de respiration mentale, une parenthèse que l’on voudrait ne jamais refermer, puisqu’à la sortie de la salle, la brutalité du monde nous attend à nouveau de pied ferme.
Critique et interview : https://j-mag.ch/miroirs-no-3-de-christian-petzold-eloge-de-la-reparation-rencontre
The Exposure de Thomas Imbach (2025)
Le défi relevé par le réalisateur suisse Thomas Imbach consiste à transposer la modernité stylistique du chef-d’œuvre d’Arthur Schnitzler, Fräulein Else (1924), joyau de la littérature autrichienne. Célèbre pour son monologue intérieur, la nouvelle plonge le lectorat dans la psyché tourmentée de l’héroïne, révélant contradictions, angoisses et pulsions via un flux de conscience révolutionnaire. Imbach, dans la veine du procédé brechtien qui vise à rompre l’illusion du réalisme, épouse cette double modernité : celle de l’introspection tragique et de l’analyse psychologique schnitzlérienne, mais aussi celle des possibilités techniques du cinéma contemporain. Le résultat est époustouflant !
Critique et entretien : https://j-mag.ch/ffmuc-2025-de-schnitzler-a-metoo-the-exposure-de-thomas-imbach-rencontre
En première ligne de Petra Volpe (Heldin, 2025)
Avec En première ligne (Heldin), Petra Volpe — connue pour L’Ordre divin (2016), mais aussi pour ses scénarios, notamment Heidi (2015), la série Le Prix de la paix (2020) ou encore la comédie dramatique Les Belles années (2022) — nous plonge au cœur du milieu hospitalier, le temps d’une journée de service sous haute tension. La réalisatrice orchestre un huis clos où la pression monte crescendo, rendant tangible le poids qui pèse continuellement sur les épaules du personnel soignant.
Au terme de cette immersion, nous ressortons du film aussi éprouvé∙es que l’héroïne. Alors que la pénurie de soignant∙es atteint un niveau critique en Suisse, le film de Petra Volpe tire la sonnette d’alarme: son hôpital fictif reflète de manière glaçante un système à bout de souffle.
Critique et entretien : https://j-mag.ch/en-premiere-ligne-heldin-de-petra-volpe-lepuisement-du-systeme-hospitalier-rencontre
Ernest Cole, Photographe de Raoul Peck (Ernest Cole: Lost and Found, 2024)
L’œuvre de Raoul Peck, qu’elle relève du documentaire ou de la fiction, est traversée par une même obsession : exhumer les récits ensevelis, redonner voix à celles et ceux que l’Histoire officielle a marginalisé·es. Ernest Cole, Photographe s’inscrit pleinement dans cette démarche, aux côtés de I Am Not Your Negro (2016) — portrait de James Baldwin — ou Le Jeune Karl Marx (2017). Peck ne se contente pas de retracer une vie : il déconstruit les silences, interroge les angles morts. Comme il l’a fait pour Baldwin, dont il a ressuscité les textes inachevés, il prête ici sa voix à Cole à travers une narration en voix off, à la première personne du singulier. Écrite, comme il l’indique en ouverture du film, à quatre mains, cette narration est élaborée à partir d’extraits de journaux intimes, de lettres, de documents et de témoignages de témoins oculaires. Superposée aux photographies de Cole, elle crée un dialogue entre l’artiste disparu, l’histoire de sa vie, celle de l’Afrique du Sud, et le présent — par un jeu de résonances et d’effets miroir.
Black Dog de Guan Hu (2024)
Filmer le désert est un exercice emblématique du septième art : c’est l’assurance de projeter sur grand écran de magnifiques images qui interpellent immédiatement l’imaginaire des spectateur·trices et éveillent leur sens du beau. Dans Black Dog, les paysages sont certes magnifiés, mais le désert de Gobi, avec sa rudesse rocailleuse, se prête à une inversion de la représentation iconographique traditionnelle des espaces arides. Guan Hu, renonçant aux teintes chaudes, opte pour une palette désaturée qui sublime le panorama tout en reflétant avec acuité la désolation physique d’une région abandonnée et l’état d’esprit tourmenté de son héros solitaire, en quête d’un lien avec son alter ego animal.
En dépit de ses emprunts au film noir, Black Dog transcende finalement les sombres présages du début de l’histoire pour déployer une allégorie résolument humaniste. Le récit se mue en ode à la compassion et à la symbiose entre les êtres, où la loyauté – envers soi comme envers autrui – s’érige en principe existentiel salvateur. Guan Hu orchestre ainsi une surprenante métamorphose : des ruines d’un monde désenchanté émerge une fragile espérance, cristallisée autour d’une éclipse solaire.
Critique : https://j-mag.ch/black-dog-de-guan-hu-errance-loyaute-et-redemption
Sorda de Eva Libertad (2025)
Vivre avec un handicap visible ne facilite pas la navigation dans le monde des personnes valides, mais permet d’être reconnu·e dans sa différence. En revanche, un handicap invisible engendre une double difficulté au quotidien : l’incompréhension face à certains comportements ou réactions. La surdité fait partie de ces différences invisibles qui impactent profondément le quotidien de celles et ceux qui en sont concerné·es.
Critique et interview : https://j-mag.ch/berlinale-2025-panorama-sorda-deaf-de-eva-libertad-une-exploration-intime-de-la-surdite-de-linvisible-a-la-confrontation-des-mondes-rencontre
El mensaje d’Iván Fund (Le Message, 2025)
À mille lieues des films d’apprentissage codifiés, où chaque étape balise le parcours du personnage en devenir, le cinéaste argentin Iván Fund nous entraîne dans un road movie qui conjugue des éléments artistiques oxymoriques : la poésie, l’expressionnisme et le naturalisme.

© Iván Fund, Laura Mara Tablón, Gustavo Schiaffino / Rita Cine, Insomnia Films
Mémoires d’un escargot d’Adam Elliot (Memoir of a Snail, 2024)
Ode à la marginalité et à la différence, Mémoires d’un escargot célèbre la vie à travers ses failles et ses cicatrices, réintroduisant la beauté au-delà des canons traditionnels et reléguant la perfection à sa superficialité. Le film se distingue par une cohérence magistrale entre la narration, la réalisation et son esthétique, loin de la lissitude parfaite des studios hollywoodiens. « Ce film a été fait par des êtres humains », peut-on lire dans le générique de fin. Il est également destiné aux êtres humains, dont la vie et la mort avancent de pair, inscrites dans le cycle des vivants.
Once Upon a Time in Gaza des frères Arab et Tarzan Nasser (2025)
Gaza, 2007. Le Hamas prend le contrôle de la bande de Gaza, instaurant une autorité distincte de celle de l’Autorité palestinienne, établie en Cisjordanie occupée. Les frères jumeaux palestiniens Tarzan et Arab Nasser nous entraînent dans un récit à la plasticité temporelle et de genre volontairement déstructurée, qui résonne en creux avec l’actualité tragique. Car en définitive, Israël mène une guerre continue contre le peuple palestinien, tantôt larvée, tantôt ouverte, comme en 1948 avec la Nakba, ou depuis octobre 2023 avec les massacres, les crimes de guerre dans la bande de Gaza, et l’intensification de la colonisation politique et militaire en Cisjordanie occupée. Dans ce contexte d’oppression croisée – le Hamas participant également à cette situation – et d’enfermement territorial, les frères Nasser choisissent de nous raconter une histoire de survie et d’amitié, aux confins du réalisme social et de la satire.
Malik Berkati
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