Berlinale 2020 – Compétition : Rizi (Days) de Tsai Ming-Liang ou la géographie des solitudes

La solitude, c’est la ligne de basse de la cinématographie de Tsai Ming-Liang, cinéaste et artiste taïwanais né en Malaisie. Nous en parlions déjà ici, lors de la rétrospective que lui avait consacré à Berlin Arsenal – l’Institut allemand du film et de l’art de la vidéo en 2017.

Kang (l’acteur fétiche du réalisateur, l’acteur Lee Kang-Sheng) vit seul dans une grande maison. À travers une baie vitrée, il regarde la cime des arbres fouettée par le vent et la pluie. Il ressent une étrange douleur d’origine inconnue à peine supportable qui irradie dans tout son corps. Non (Anong Houngheuangsy), lui, vit dans un petit appartement à Bangkok où il prépare méthodiquement des plats traditionnels de son village natal. Les deux hommes vivent dans la plus grande des solitudes, les rares interactions qu’ils ont avec leur environnement sont celles de leur quotidien. Mais un soir, une nuit, une vraie rencontre va se faire et leurs deux solitudes fusionner dans un interstice du temps à la foi fugace et infini.

— Lee Kang-Sheng – Rizi (Days)
© Homegreen Films

Les images de Rizi (le directeur de la photographie est Chang Jhong-Yuan qui en est aussi le monteur) sont d’une beauté picturale qui invitent à la contemplation. Tout est soigné, réfléchi, composé pour que le spectateur y évolue au grés de ses mouvements intérieurs, ses pensées et sensations. La lenteur de cette collection de plans fixes permet d’en observer tous les angles et toutes les profondeurs, le cinéaste taïwanais se faisant un plaisir à jouer avec les perspectives intérieur-extérieur, mettant ceux qui regardent tantôt dans le rôle classique de l’observateur tout en leur permettant de devenir acteur de leur regard en entrant ou sortant de ces lignes-frontières que sont les vitres, les portes (ouvertes ou fermées), les pans de mur, les grillages, … ; elles donnent un volume à l’espace et les profondeurs de champ de la composition s’ouvrent au regard, pour peu qu’on n’attendent pas de se laisser guider et que l’on ose prendre l’initiative d’être actif, quitte à prendre le risque de s’égarer, de flâner ou même de passer à côté de quelque chose. La fragilité qui émane des images forme comme une carte géographique de ces quotidiens qui se ressemblent dans leur nature tout en divergent complètement quant à la matière ordinaire qui les nourrit.

— Anong Houngheuangsy – Rizi (Days)
© Homegreen Films

Le film est sans dialogue – même quand les deux hommes se rencontrent, ils ne parlent pas, n’ayant pas de langue en commun –, mais les sons du quotidien, les bruits de la ville font partie intégrante de la narration. De manière général, Rizi c’est un film qui met à contribution les sens des personnages tout comme ceux des spectateurs, les stimuli émanant bien sûr des images, du rythme proposé par le réalisateur mais aussi sur la lumière dont les couleurs travaillées dans un jeu magnifique de saturation-désaturation qui avive l’intensité de certaines situations ou de détails de plans.

Le point de départ du film est venu de la maladie de Lee Kang-Sheng :

Il y a quatre ans, j’ai eu un souci de santé qui a réveillé une pathologie qui m’avait déjà fait souffrir il y a une vingtaine d’années et Tsai Ming-Liang avait déjà documenté dans The River (He Liu) [Ours d’argent Grand prix du jury à la Berlinale 1997 ; N.D.A]. J’ai consulté une cinquantaine de spécialistes, tous m’ont dit qu’il n’y avait rien à faire et que j’allais devoir vivre le reste de ma vie avec ce problème de torticolis. J’en ai parlé avec Tsai Ming-Liang qui voulais documenter ce qu’il m’arrivait. J’étais tiraillé entre deux sentiments contradictoires ; voulais-je vraiment que les gens me voient dans cette état-là ? Pour certaines personnes, les acteurs sont des idoles. Mais je suis un être humain. L’idée d’inclure la rencontre avec Anong Houngheuangsy pour en faire une fiction-documentaire.

explique l’acteur.

Tsai Ming-Liang précise :

Le point de départ a été effectivement la maladie de Lee Kang-Sheng, je voulais en laisser une trace cinématographique dans un travail de compassion. Dans le même temps, j’ai rencontré par hasard Anong Houngheuangsy, Laotien qui vit en Thaïlande. Les migrants laotiens ont une vie très difficile, sans réelle perspective en Thaïlande ; comme Anong, ils sont touche-à-tout, font plusieurs métiers et vivent dans des conditions très dures.

Anong Houngheuangsy, très ému d’être à Berlin de renchérir :

Je suis si heureux d’être à Berlin, je n’aurais jamais cru pouvoir vivre cela un jour, merci au réalisateur ! En fait, ce que vous voyez, c’est ma réalité, je ne suis pas vraiment un personnage, c’est vraiment comme cela que je vis ma vie à Bangkok. Les Laotiens doivent travailler dur et économiser pour les leurs au Laos. Ce n’est pas une fiction, c’est comme cela que je suis, tout est dit sur moi dans ce film.

Et ce n’est pas peu dire que les conditions de vie de Non sont sommaires : il n’a ni électricité, ni eau courante, cuisine sur un braséro et lave ses aliments et lui-même dans avec des bassines d’eau.

— Anong Houngheuangsy, Lee Kang-Sheng – Rizi (Days)
© Homegreen Films

En combinant ces deux histoires documentaires, Tsai Ming-Liang en a fait une fiction. Les trois-quarts du film consistent à montrer ces deux personnages évoluant dans leur monde parallèle, l’un aisé, vieillissant et malade, l’autre précaire, jeune et dans la force de sa jeunesse. Et puis la rencontre de ces deux univers se fait lors d’une très belle scène, que l’on devrait qualifier de sexe puisqu’elle est tarifée, mais bien loin de la représentation que l’on en a habituellement : cet acte est effectué et montré avec douceur et sensualité, comme rarement on en voit au cinéma. Cette rencontre va surtout être la possibilité d’introduire dans le film un élément incongru mais d’une grande force allégorique : une boîte à musique qui joue la mélodie des Feux de la rampe (Limelight) de Charlie Chaplin. La magie qui opère à ce moment suspend le temps dans un écrin d’éternité.

De Tsai Ming-Liang; avec Lee Kang-Sheng, Anong Houngheuangsy; Taïwan; 2019; 127 minutes

Malik Berkati, Berlin

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