La preuve scientifique de l’existence de Dieu – une comédie sociale de Frédéric Baillif qui met à l’honneur des doyen.nes du militantisme pacifiste

Présenté aux Journées de Soleure 2019, au dernier Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH) et avant d’être en compétition au prochain festival Aventiclap d’Avenches, La preuve scientifique de l’existence de Dieu du cinéaste genevois Frédéric Baillif fait escale à Berlin à la Brotfabrik du 26 avril au 1er mai, en compagnie de son réalisateur les 26 et 27 avril.

Un groupe d’amis à la retraite qui avaient été militants dans leur jeunesse contre le service militaire obligatoire en Suisse sont venus voir le cinéaste genevois pour qu’il fasse un documentaire sur leur combat. Fred Baillif, construit cinématographiquement dans le documentaire immersif, explore à nouveau ici, après Tapis rouge en 2014, la fiction avec laquelle il s’amuse à juxtaposer les registres, mêlant allègrement fiction, archives, fausses archives, éléments documentaires dans la fiction, improvisation, mise en abîme d’écrans et de caméras avec un film dans le film, ainsi que des comédien.nes amateur.trices et professionnel.les, avec rien de moins qu’Irène Jacob et Jean-Luc Bideau qui restent néanmoins dans la structure plus des attrapes-lumière que des protagonistes tout à fait nécessaires à la comédie sociale représentée: une histoire d’amitié scellée autour d’un combat commun.

Dans les années septante, un groupe d’amis, dans lequel se trouve des femmes, refuse le service militaire obligatoire et fait campagne pour l’introduction d’un service civil; à l’époque, la seule alternative à la participation à l’armée de milice étant de passer devant un tribunal au pénal. C’est ainsi qu’entre 1968 et 1996 plus de 12’000 jeunes Suisses ont été condamnés en raison de leur objection de conscience avec à la clef, pour nombre d’entre eux une peine de prison – qui pouvait aller jusqu’à 8 mois – et surtout des discriminations dans le monde du travail par la suite. En 1992 les citoyens suisses ont accepté une initiative parlementaire instaurant un service civil pour les objecteurs de conscience, service qui n’est entré en vigueur qu’en 1996! Dans l’histoire contée par Baillif, ces anciens objecteurs de conscience aux caractères bien trempés se retrouvent pour faire un documentaire sur leur passé de militant.es. Nous sommes à la veille d’une votation fédérale sur l’interdiction d’exporter des armes et le petit-fils de l’un d’entre eux, Alain, meurt accidentellement lors d’un exercice à l’école de recrue. Le groupe n’a plus qu’une idée en tête : reprendre la lutte pour un monde sans armes. Mais cette lutte est mis à l’épreuve de tout engagement, à savoir le point d’équilibre qui défini le rapport entre la fin et les moyens, les doutes, ainsi que des conflits ou désaccords interpersonnels qui se réveillent. Mais ces papis et mamies qui font de la résistance sont chacun.e dans leur rôle à la fois sympathiques, ambivalents, pétris d’idéaux juvéniles concassés sur la réalité de leur expérience de vie, ce qui n’empêche pas certain.e d’avoir de velléités de radicalisme d’ordinaire imputée à la jeunesse. En un mot, des grands-parents indignes que chaque petit-enfant rêverait d’avoir.

 

Mine de rien, même si la dynamique du film tourne autour de cette lutte contre l’armée et contre les exportations d’armes, des allusions perlent deci delà sur la condition des femmes dans la société à l’époque comme aujourd’hui, sujet aux contours universels mais aussi particuliers à la Suisse qui, rappelons-le, n’a accordé le droit de vote aux femmes au niveau fédéral en 1971 – au niveau cantonal, jusqu’en 1990, les femmes n’avaient pas le droit de vote dans le canton d’Appenzell Rhodes-Intérieures… Toujours dans cette thématique, une incise, que chaque Genevois reconnaitra, est faite par l’absurde (mais cela l’est-il réellement?) au niveau de la situation du marché locatif du canton.

Un combat actuel

Les avancées sociales en Suisse sont des luttes de longue haleine qui passent in fine par la votation du peuple souverain mais ce système de consensus occulte souvent la part d’engagement individuel qui non seulement initie les débats mais soutiennent décisivement sur le long et lent chemin de ces idées vers une majorité. À cet égard, le film de Fred Baillif s’inscrit dans un débat qui n’en finit pas de secouer le système référendaire suisse puisque l’Initiative de rectification par la Coalition contre les exportations d’armes dans les pays en guerre civile a recueilli les 100 000 signatures requises en deux mois seulement ! Autre actualité qui s’entrechoque avec le film : le Conseil fédéral aimerait durcir les conditions pour faire le service civil car, semble-t-il, cette alternative au service militaire remporte un trop grand succès auprès des jeunes.

La Suisse, cet étrange pays qui se dit neutre (mais bien sûr ne l’est pas), fière (à juste titre) de sa démocratie semi-directe et de sa position singulière dans le concert des nations, a pourtant souvent achoppé dans son histoire sur une discrépance feutrée entre ses valeurs promues et ses actes politico-économiques. Officiellement, la Confédération helvétique, dépositaire des Conventions de Genève, qui fête cette année leurs septante ans, œuvre pour la promotion de la paix et de la sécurité et s’engage en faveur des droits humains et des principes humanitaires – d’ailleurs dans le film, la folle témérité d’Henry Dunant revient plusieurs fois dans le discours des militants pacifistes. Et pourtant, la Suisse ne brille pas pour sa politique migratoire, l’une des plus restrictives de l’Europe avec en prime le renvoi de réfugiés dans les zones de guerre, ses multinationales peu regardantes sur les droits des travailleur.ses ou ses vente de matériel de guerre.

Le film dans sa structure atypique – mais à la facture cinématographique très léchée –  fonctionne très bien, principalement par l’authenticité que dégage ce groupe de « comédiens naturels » comme les nomment Baillif qu’il a formé à travers des ateliers d’improvisation ce qui lui a permis de créer le squelette du scénario avec son coscénariste Jean-Sébastien Simon. Cette manière de travailler avec les comédiens non professionnel permet de garder un équilibre dans leur jeu, une sincérité qui les rend juste et les empêche de se mimer eux-mêmes. L’effet collatéral est également ce sentiment de cohésion qui s’instaure entre ce groupe d’amis et les autres protagonistes non professionnel ainsi que la bienveillance démonstrative du réalisateur envers ses personnages. Ces militants qui remettent le couvert 50 ans après 1968 dans un monde qui a asphyxié leurs idéaux d’antan auraient semblé anachroniques il y a à peine une année où il semblait utopique de voir émerger des contestations d’envergure dans un monde aliéné par le virtuel et une jeunesse tombée dans l’apathie. Mais comme souvent le cinéma capte le Zeitgeist plus sûrement que la science humaine et, dans les rues du monde, en ce moment, un écho à cette question de l’engagement qui affleure dans La preuve scientifique de l’existence de Dieu, les Marches pour le climat hebdomadaires.

De Frédéric Baillif; avec Irène Jacob, Jean-Luc Bideau, Alain Simonin, André Bedet, Michel Sermet, Jean Larvego, Nadia Braendle, Myriam Lalou Mosimann; Suisse; 2017; 85 minutes.

Malik Berkati

© j:mag Tous droits réservés

malik berkati

Journaliste / Journalist - Rédacteur en chef j:mag / Editor-in-Chief j:mag

malik berkati has 448 posts and counting. See all posts by malik berkati

Une pensée sur “La preuve scientifique de l’existence de Dieu – une comédie sociale de Frédéric Baillif qui met à l’honneur des doyen.nes du militantisme pacifiste

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*