Pessac 2018 : « The Testament » de Amichaï Greenberg livre une réflexion sur l’identité et l’héritage dans un premier long métrage très réussi

Le réalisateur israélien Amichai Greenberg – qui a remporté avec The Testament le prix du meilleur film de l’Holocauste au Festival international du film d’Haïfa – a travaillé dans l’immobilier puis réalisé des films publicitaires et réalisé des séries télévisées et documentaires avant de se lancer dans son premier long métrage. Les débuts de Greenberg s’inspirent toutefois des années passées à recueillir des témoignages de survie de l’Holocauste dans les archives de l’histoire visuelle de la USC Shoah Foundation, un projet mené par Steven Spielberg qui a rassemblé des témoignages de plus de 50 000 survivants de l’Holocauste.

J’ai fait ce travail en Israël aux alentours de l’an 2000. Au cours des trois dernières années, j’ai assisté à quelques centaines d’interviews, travaillant sur l’aspect cinématographique

raconte Amichaï Greenberg dans le foyer du Cinéma Jean Eustache, à Pessac.

Le premier film de Greenberg tourne autour de Yoel, juif orthodoxe, chercheur chevronné et méticuleux sur l’Holocauste, interprété par Ori Pfeffer, qui enquête sur un massacre de peuple juif à la périphérie d’un village autrichien, Lendsdorf (d’où le tire français du film, Les témoins de Lendsdorf) pendant la Seconde Guerre mondiale.

 

Considéré comme une bêtise à l’institut de recherche sur l’Holocauste à Jérusalem où Yoel travaille, où sa stricte orthodoxie juive le distingue des collègues plus laïcs, l’enquête de Yoel révèle par hasard un secret qui change la vie de sa vieille mère survivante de l’Holocauste, jette le doute sur son identité et donne à sa quête de la vérité une dimension personnelle.

Le film a été tourné entre Israël et en Autriche; et l’institut ultramoderne de Jérusalem, le Van Leer Institute, est devenu pour le film le siège de l’organisme de recherche fictif sur l’Holocauste. Le cinéaste nous a expliqué pourquoi il n’a pas pu tourner son film à Yad Vashem malgré son souhait de le faire :

L’organisation dans le film est une sorte de composite de différents organismes effectuant ce travail. Au début, j’ai demandé à Yad Vashem s’ils me permettaient de tourner là-bas

déclare Greenberg, se référant au mémorial officiel d’Israël à l’égard des victimes de l’Holocauste.

Sans même avoir vu le scénario, ils ont dit qu’ils ne collaboraient avec aucun film de fiction.

Sur la genèse de son premier long métrage, Amichaï Greenberg déclare :

Ma vraie motivation était de traiter avec quelqu’un qui a atteint un zéro dans sa vie. L’autre motivation était que mon père est un survivant de l’Holocauste. J’ai grandi dans une maison où tout semblait normal mais j’ai toujours senti que quelque chose n’allait pas, même si je ne pouvais jamais mettre le doigt dessus. Il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre ce qui manquait. C’était une présence essentielle. Mon père était là mais il n’était pas là. Je voulais puiser dans ce « silence ».

Quand on demande à Amichaï Greenberg comment il a vécu le fait de travailler sur l’histoire de l’Holocauste, il souligne la double intrigue qui habite The Testament :

Pour moi, le film ne concerne pas l’Holocauste. Bien que mon père et mon grand-père étaient des survivants de l’Holocauste. Ce sujet est très naturel pour moi. Mais ce que je veux aborder dans ce film est la question de l’identité dans le contexte de l’Holocauste et de ce que nous sommes en tant qu’êtres humains.

Et précise sur le choix de l’acteur principal, Ori Pfeffer :

Le film entier est basé sur le personnage de Yoel. Ce devait être un acteur très charismatique, dans lequel beaucoup d’émotions brûlent, mais qui ne les laisse pas sortir. Donc j’avais besoin de quelqu’un avec ces qualités. Quand j’ai vu Ori, l’affaire était claire. J’ai aussi aimé le fait que dans la vie normale, il est très éloigné de cette affaire. C’était très excitant pour moi en tant que réalisateur d’effectuer une telle transformation.

Au-delà de la question de l’identité et de l’héritage juifs de Yoel en tant que fils d’un survivant, le film alimente également une discussion plus large sur l’identité et ses fondements.

Cette question d’identité et de qui nous sommes se pose maintenant. Vous le voyez en Catalogne, avec le Brexit, en Amérique. Vous avez ces extrêmes de tendance très libérale et très nationaliste. Il ne s’agit pas seulement du massacre, mais de la vie de Yoel.

Amichaï Greenberg insiste sur l’importance des deux intrigues qui s’imbriquent :

Je suis intéressé par l’histoire personnelle, autour de laquelle j’ai construit le reste du film. Ces deux histoires vont bien ensemble. Pour moi, le film ne traite pas de l’Holocauste, car la question d’identité, à savoir que ce qui nous reste à la fin de la journée, est si importante aujourd’hui. Si vous découvrez soudain que vous n’êtes pas juif, tout change. Physiquement, vous restez le même, mais votre identité est complètement bouleversée. J’ai donc eu l’idée d’unir les deux histoires.

Quand on demande au cinéaste le message qu’il souhaite transmettre avec ce film, il répond sans hésitation :

Il y en a beaucoup. Mais si je me limite à un message, c’est bien l’énorme importance de la provenance de nos jours. Vous voyez cela au Brexit, en Catalogne ou aux États-Unis, mais nous devons toujours penser au-delà des frontières nationales. Cela se termine souvent par la xénophobie. D’un côté, nous voulons le libéralisme, de l’autre, nous sommes tous les mêmes. Aucun de ces deux extrêmes ne fonctionne. Votre propre identité est très importante car nous sommes différents les uns des autres. Mais ce que je vois aussi dans le film, c’est que lorsque nous sommes conscients de notre identité et de notre communauté, nous avons des similitudes qui nous connectent au reste du monde. Le but n’est pas que nous soyons tous pareils, mais que nous puissions créer une communauté avec notre unicité. C’est le message que je veux transmettre avec le film.

Le film, produit par Yoav Roeh et Aurit Zamir chez Gum Films à Jérusalem avec Sabine Moser et Oliver Newmann de Freibeuterfilm à Vienne en tant que coproducteurs, a été primé à la Mostra de Venise, dans la section Orizzonti, et a été présenté aux Festivals de Varsovie de Haïfa, de Cape Town, de Busan et de Zurich.

— Amichaï Greenberg
© Firouz Pillet

Quant à ses projets, Amichaï Greenberg travaille sur le scénario d’un deuxième long métrage, qui tournera autour d’un scientifique de renom qui se retire du monde universitaire pour devenir agent de maintenance car il estime que les cercles scientifiques sont trop éloignés de la réalité. Le film portera sur les relations, souvent houleuses dit le cinéaste en riant, entre un père et son fils. Lorsque son ex-épouse lui demande de signer des papiers pour incarcérer son fils suicidaire dans un hôpital psychiatrique, il décide de l’emmener plutôt dans le désert :

Ce sera un hommage au Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes , un livre que j’aime beaucoup. Je prévois d’achever le scénario dans les trois prochains mois et de tourner dans les dix prochains mois.  Ce sera un petit budget et peut-être tourné sur un iPhone.

Enfin, quand on interroge Amichaï Greeenberg sur la vie quotidienne en Israël, il répond d’emblée :

Ne vous laissez pas influence par les images que vous voyez dans les journaux télévisés ! La vie quotidienne en Israël est normale, avec une forte dynamique de création dans le monde culturelle et artistique comme dans le quartier The Bubble (l’équivalent du Marais parisien, N.D.L.R.) , à Tel Aviv. Bien sûr, à chaque arrivée de juifs en en Israël, les nouveaux venus étaient mal considérés par ceux qui étaient déjà dans le pays : quand les Séfarades de l’Afrique du Nord sont arrivés, ils ont souffert d’être considérés comme inférieurs par les Ashkénazes puis, les nouveaux arrivants, du Yémen, de l’Éthiopie ont subi le même sort et ainsi de suite. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas : Israël est un brassage de cultures d’horizons divers. Cette stigmatisation appartient au passé. Je vis à Jérusalem et j’adore cette ville. D’ailleurs, je dois vous quitter car j’ai mon avion dans trois heures et je n’ai pas encore fait mes valises (rires). »

Rencontre en anglais avec Amichaï Greenberg dans le foyer du Cinéma Jean Eustache juste avant son départ précipité pour prendre l’avion pour Tel Aviv !

 

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

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