24e édition du Jüdisches Filmfestival Berlin & Brandenburg du 26 juin au 5 juillet 2018: No Fake Jews !

Pour sa 24e édition, le Jüdisches Filmfestival Berlin & Brandenburg (JFBB) a mis les petits plats dans les grands, avec un programme varié et touchant toutes sortes de publics: des films d’auteurs, certains avec des récompenses et d’autres des stars à l’international, des documentaires, des films essais et/ou expérimentaux et même l’occasion de voir la dernière série qui a fait fureur en Israël, Your Honor de Ron Ninio et dont le remake étasunien est déjà programmé.

— JFBB dans l’un des cinémas du festival, le Filmkunst 66
© Malik Berkati

Un festival à vocation culturelle et didactique

Nicola Galliner, directrice du festival, résume les tenants et aboutissants de cette plus ancienne et importante manifestation cinématographique juive d’Allemagne :

Il y a 24 ans, nous avons commencé avec une salle de cinéma ; à présent le festival se déroule dans 13 salles : cela se développe gentiment ! Ce festival est plus que jamais important, non seulement pour sa qualité cinématographique mais aussi pour ce qu’il peut apporter à la société : il y a en ce moment cette discussion sur la montée de l’antisémitisme au sein de la jeunesse, je pense que le cinéma et ce festival est un excellent moyen d’entrer dans les écoles et montrer aux jeunes un autre Israël que ce qu’ils en savent de par l’actualité et une approche de la culture juive. Notre slogan cette année, No Fake Jews, est à cet égard pertinent et j’espère que notre festival montre au public ainsi une judaïté authentique !

Et il est vrai que l’une des forces de ce festival, outre celle de montrer la diversité de la vie juive dans le monde, est de ne pas avoir peur de la confrontation avec les choses qui fâchent au niveau historique, religieux ou politique ainsi que les contradictions et tensions qui traversent l’État d’Israël et sa société, les différents points de vue de ses protagonistes et observateurs, au-delà des stéréotypes et des grandes lignes médiatiques.

De nombreuses thématiques et esthétiques – Focus sur 12 films du programme

Cette année, 42 films au programme, 16 d’entre eux (ceux qui proviennent d’Israël) concourent pour le Gershon-Klein-Filmpreis décerné par un jury international, avec un grand nombre de Premières ou de films qui viennent tout juste de sortir en Europe, de nombreux invités et autant de discussions. Comme pour de nombreux festivals dont nous avons parlé cette année, un des sujets centraux est celui « de la femme » et singulièrement des « femmes fortes », tant comme personnages de films, protagonistes ou cinéastes.

Disobedience

Et il n’est rien de dire que ce film, avec des  stars devant et derrière la caméra, est une belle entrée en matière du sujet ! Rachel Weisz et Rachel McAdams sont mises en scène par le réalisateur chilien Sebastián Lelio dans le milieu juif orthodoxe londonien.

L’histoire que raconte Lelio est l’adaptation du roman La Désobéissance de Naomi Alderman : une photographe installée à New York rentre précipitamment à Londres pour assister aux obsèques de son père rabbin. Son arrivée semble étonner tout le monde et provoque rapidement des tensions dans la communauté du nord de Londres. Rapidement il apparaît que ce n’est pas seulement l’attitude hétérodoxe de Ronit (Rachel Weisz) qui embarrasse et dérange les gens mais surtout sa relation avec Esti (Rachel McAdams) mariée avec leur ami d’enfance, le jeune rabbin Dovid (Alessandro Nivola). Très vite la flamme mis en veilleuse par la distance et le mariage va se rallumer et chacun-e des protagonistes va entreprendre une lutte personnelle pour se (re)positionner dans leur vie. L’aspect le plus intéressant, et familier pour tout un chacun même si cela est à un niveau différent, c’est cette marmite bouillonnantes de sentiments contradictoires dans ce combat intérieur entre deux besoins : l’émancipation individuelle et un environnement social et familial qui démontre une fois de plus qu’il faut une force presque extraordinaire pour sortir seul de certains carcans.

 

Malgré une très belle distribution et une histoire à fort potentiel dramatique, on a connu Sebastián Lelio bien mieux inspiré dans ses deux précédents films qui avaient également pour personnages centraux des femmes, Gloria qui a valu à son actrice principale Paulina García l’Ours d’argent de la meilleure actrice à la Berlinale 2013, et Una Mujer Fantástica (Une femme fantastique) pour lequel il a reçu l’Ours d’argent du meilleur scénario à la Berlinale 2017 et a été couronné par l’Oscar du meilleur film en langue étrangère 2018. Peut-être emprunté par la (très belle) figure de star dans l’œil de sa caméra, il ne dirige pas Rachel Weisz, fasciné qu’il semble être par son visage qu’il sublime par de très beaux gros plans. Emprunté aussi par la force dramatique de l’histoire qui finit par peser de toute sa lourdeur scolaire, lui qui avait réussit à rendre si solaire ses personnages précédents et insuffler une de belles respirations et de l’humour dans des histoires autant, si ce n’est plus, dramatiques. Ce qui est curieux dans cette réalisation, c’est que le film est beaucoup trop long mais en même temps Lelio a réussit à donner du rythme au film grâce à de belles ellipses narratives. Malgré tout,  Désobéissance reste un bon divertissement mélodramatique pour qui aime les grandes histoires d’amour contrariées sur bande sonore emphatique… et surtout un grand plaidoyer pour la liberté de choix.

De Sebastián Lelio ; avec Rachel Weisz, Rachel McAdams, Alessandro Nivola ; Royaume-Uni ; 2017 ; 114 minutes.

Kishon

À travers le film documentaire d’Eliav Lilti, intitulé sobrement Kishon, sur le destin singulier et la personnalité complexe du célèbre écrivain, éditorialiste, dramaturge, scénariste, metteur en scène, réalisateur d’origine hongroise, c’est aussi un regard sur l’histoire du siècle européen, sur la culture mondiale et sur la construction de l’État d’Israël que nous portons.

Arrivé dans la dernière partie de sa vie, Ephraim Kishon décide de revenir sur ses septante ans passés sous la forme d’une biographie et demande à son collègue journaliste Yaron London de travailler avec lui sur ce projet. « L’homme m’a exaspéré et fasciné en même temps ! Je n’ai pas réussi à déchiffrer sa personnalité ni à pénétrer son armure protectrice. », dit-il au début du film face à la caméra. À cet instant, même si on est intrigué par ce propos, on s’inquiète au regard de la structure du film : encore un documentaire biographique avec des témoignages de personnes assises, face caméra ?! Et tout à coup, Yaron London se transforme et devient une image animée tout en expliquant au spectateur qu’on lui a demandé de reproduire leur dialogue biographique conduit dans les années nonante dans la résidence suisse de l’écrivain, dans le canton d’Appenzell Rhodes-Intérieures. Et de manière très fluide, Yaron se tourne vers Ephraim qui apparaît lui aussi en image animée. Une des plus belles introductions du cinéma de genre documentaire !
Le montage du film est nourri de tous les matériaux possibles pour entraîner le spectateur dans cette histoire passionnante, comme des extraits d’archives, de films, de bandes audio, de photos, d’interviews, de témoignages, de dessins qui s’enroulent, se superposent, s’incrustent pour rendre le récit fluide et captivant.

Kishon d’Eliav Lilti
Image courtoisie Go2Films

Le parti pris créatif et esthétique d’Eliav Lilti sert énormément le film sans toutefois prendre le pas sur le propos qui reste celui de rendre vie à Kishon. La première question de Yaron London est déjà sujet à une prise de bec entre le biographe qui veut qu’Ephraim Kishon lui parle de son enfance, l’écrivain lui répondant que commencer par cela n’a pas de sens, puisque ses « relations avec la gestapo ont fait beaucoup plus ce que je suis que celles avec mes parents. » Le ton est donné : tout au long du film, en filigrane, le traumatisme qui détermine sa vie. Il en fait son premier roman satirique, écrit lorsqu’il se cache dans une cave de Budapest en ruines à la fin de la guerre, récit dans lequel les chauves sont persécutés dans une société qui ne tolère que des gens avec de bons et beaux cheveux. Lorsque le livre sera traduit plusieurs années plus tard, il l’intitulera Mein Kamm (Mon peigne), titre qui fait bien entendu écho à Mein Kampf. Il est particulièrement cynique et sarcastique quand il touche au sujet avec ses enfants – auxquels, lors de trajets en voiture, il passe des cassettes avec les discours d’Hitler ou, au moment du coucher, il claque des talons et leur fait le salut nazi en guise de bonne nuit – et, à la fin de sa vie, le passé prenant le pas sur le temps, il devient paranoïaque et ne se sépare plus jamais de son sac de survie qui contient une arme et une capsule de cyanure au cas où « ils » reviendraient pour l’enlever.

Kishon, un film empoignant sur un homme à l’instinct de survie caustique !

D’Eliav Lilti ; Israël ; 2017 ; 87 minutes.

Driver

Une histoire atypique qui nous entraîne dans une ville au nord de Tel Aviv, Bnei Brak, où vivent en majorité des juifs ultra-orthodoxes. Nachman Ruzumni est chauffeur, mais pas de taxi ou de bus, non, son métier consiste à emmener le soir des membres indigents de la communauté aux domiciles de gens aisés auxquels ils demandent de l’argent. Comme son revenu dépend de la somme que le mendiant réussit à faire débourser par son interlocuteur, le chauffeur se fait également coach pour apprendre à ses clients les meilleures façons de raconter leur histoire et les contenus suscitant le plus d’empathie. Au petit matin, Ruzumni rentre chez lui où l’attend sa fille Chani de 9 ans qu’il élève seul. Un jour, Chani qui a peur de rester seule la nuit, convainc son père de l’emmener avec lui.

Driver de Yehonatan Indursky
© Ohad Romabo – Image courtoisie JFBB

Une histoire singulière dans un monde interlope qui renvoie à la dureté que peut porter en elle la société israélienne, des petits trafics, arrangements avec la légalité et la religion, la survie au quotidien, mais aussi une histoire père-fille très touchante.

De Yehonatan Indursky ; avec Moshe Folkenflik, Manuel Elkaslassy Vardi ; Israël, France ; 2017 ; 92 minutes.

Les Enfants du 209, rue Saint-Maur, Paris 10e

Un magnifique documentaire qui, sur le modèle littéraire – très souvent d’ailleurs adapté plus tard au cinéma, la forme s’y prêtant à merveille – de par exemple  Seul dans Berlin (Jeder stirbt für sich allein – 1947) d’Hans Fallada qui raconte le quotidien de l’immeuble de la rue Jablonski en 1940 ou, pour changer de thématique, le célèbre Immeuble Yacoubian (Imarat Ya’qubyan – 2002) de l’Egyptien Alaa al-Aswany, Ruth Zylberman revient sur l’histoire d’un immeuble du nord de Paris sous l’Occupation, des enfants juifs qui s’y cachaient mais aussi des familles déchirées entre résistants et collaborateurs ou tout simplement ceux qui ne voulaient/pouvaient pas voir ou s’engager. Ces immeubles qui font si bien société à travers leur microcosme permettent de restituer une atmosphère, des événements représentatifs à replacer en miroir sur une échelle globale et raconter une époque : cela s’appelle la micro-histoire et c’est passionnant autant que pertinent puisque cela nous permet de nous mesurer à ces destins individuels et familiaux beaucoup plus facilement qu’à l’échelle de la grande histoire.

Cet immeuble représentatif, composé de quatre bâtiments et d’une cour, était habité par ce que l’on appelle dans un tropisme économique « de petites gens », en majorité émigrés, beaucoup étant originaires de Pologne et Roumanie, venus en France pour trouver peut-être une vie meilleure mais surtout pour fuir les injustices et exactions dont ils étaient victimes dans leurs pays.

Les Enfants du 209, rue Saint-Maur, Paris 10e de Ruth Zylberman
Image courtoisie JFBB

Il y a quelque chose de très contemporain qui se reflète dans ce film, cet écho qui résonne dans une Europe qui commence à empester les relents de l’entre-deux guerres du siècle passé. A regarder et écouter ses survivants de ce temps le raconter, on entre dans le concret du geste de solidarité, des actes qui n’ont pas besoin d’être spectaculaires pour sauver des vies et qui malheureusement, dans de nombreux pays recommencent à devenir par la loi des délits dans la très mal nommées actuelle « crise des migrants » ou « crise des réfugiés ».

La réalisatrice a découvert dans les archives municipales de la ville un recensement du 209 de la rue Saint-Maur datant de 1936 aux archives municipales qui montre que plus des deux tiers des 300 habitants de l’immeuble étaient juifs. A partir de ces données, Ruth Zylberman a travaillé sur de nombreuses archives et effectuer un véritable travail de détective pour retrouver les habitants de l’immeuble encore en vie, à l’époque adolescents ou enfants, portant leur mémoire, celle de leur famille ou justement une absence de mémoire tout aussi évocatrice de traumatisme. A cet égard, l’histoire de Henry est emblématique, envoyé à l’âge de 5 ans aux États-Unis et qui ne parle plus du tout le français, ne se souvient de rien, refuse même que la cinéaste lui raconte ce qu’elle a appris sur son histoire avant de se laisser aller à sa curiosité, en cela encouragée par une de ses filles qui aimerait en savoir plus sur une histoire qui lui appartient également : il accepte de venir en France, devant l’immeuble ou Ruth Zylberman réunit tous les protagonistes, et tout à coup des bribes de souvenirs, mêmes s’ils sont déformés, semblent revenir à la surface. Et cette question absolument désarmante qu’il pose à la caméra: « Savez-vous si [mes parents] ont été heureux ici ? C’est possible de le savoir ?»

Si vous ne pouvez voir ce film au cinéma, il est visible gratuitement jusqu’au 3 août 2018 sur le site d’ARTE.

De Ruth Zylberman ; France ; 2017 ; 103 minutes.

An Act of Defiance

Un film passionnant sur un sujet méconnu : à l’été 1963, en Afrique du sud, dix hommes sont arrêtés ; les uns sont noirs, les autres sont juifs. Ils sont accusés de haute trahison et complot ; la peine de mort est demandée par l’accusation. Leur chef de file s’appelle Nelson Mandela, leur avocat principal Bram Fisher, lui aussi juif mais surtout appartenant au parti communiste clandestin d’Afrique du sud. C’est pendant ce procès connu sous le nom Procès de Riviona de 1964 que Nelson Mandela prononcera son célèbre discours Je suis prêt à mourir, définissant ainsi les contours et modalités de résistance de l’ANC.

 

Mais le personnage principal du film du cinéaste néerlandais Jean van de Velde est Bram Fisher, incarné avec brio par Peter Paul Muller qui parvient avec finesse à faire transparaître la lutte et souffrance intérieures d’un homme qui doit faire des choix, des sacrifices – qui touchent également son entourage – pour rester un esprit libre et combattre l’injustice.
Un élément très intéressant du film est la judaïté de certains protagonistes, du côté des « bons » comme des « méchants » (le procureur est lui aussi juif) et des peurs, pressions et problèmes supplémentaires (des deux côtés ils marchent dans ce procès comme sur des œufs) que cela implique, puisque l’antisémitisme n’est jamais loin lorsque le racisme conduit les actes et débats ; comme dans tout Etat de non-droit, on utilise les uns contre les autres dans un mélange de tactique pragmatique et de pur plaisir pervers.

Malgré l’esthétique et la structure classique du film politico-judiciaire historique, qui plus est dont on connaît peu ou prou la fin, Jean van de Velde parvient à maintenir une tension dramatique et un suspense de belle facture !

De Jean van de Velde ; avec Peter Paul Muller, Antoinette Louw, Izel Bezuidenhout, Leroux Van Diemen ; Pays-Bas ; 2017 ; 123 minutes.

Tesnota (Tesnota, une vie à l’étroit)

Le premier film du jeune réalisateur russe Kantemir Balagov, qui a fait en 2017 le tour des festivals et raflé de nombreuses récompenses, nous entraîne dans le nord du Caucase, dans une ville sinistrée de Kabardie offrant peu de possibilités d’avenir pour les jeunes qui y vivent. Ilana travaille comme mécanicienne dans le garage de son père et rêve d’en faire son métier. Son frère et sa fiancée sont victimes d’un enlèvement et une rançon est demandée aux deux familles. A partir de ce fait divers qui s’est réellement déroulé dans les années nonante, le jeune réalisateur nous fait entrer dans une histoire à la fois spécifique et universelle, simple dans son déroulé et complexe dans ses niveaux de compréhension. Tesnota, cela veut dire exigüité en russe, et cette exigüité qui engendre promiscuité et tensions se retrouve à tous les niveaux narratifs, au sein de la famille, au sein de la communauté, sur un territoire partagé et finit par réduire les êtres humains à asservissement atavique dont il est très difficile de se détacher.
En effet, Kantemir Balagov nous parle de tensions communautaires, les jeunes fiancés faisant partie de la communauté juive minoritaire et parlant russe vivant à côté plutôt qu’avec les Kabardes, eux-mêmes une minorité en Russie, musulmans et pratiquants leur propre langue. Mais il nous parle aussi d’une jeune fille qui cherche à s’émanciper, à exister par et pour elle-même et non pas selon les critères de sa communauté et les attentes de sa famille. Il en va de même pour son petit ami, Kabarde, lui aussi tiraillé dans sa relation par une vision du monde instillée par la propagande venue de Tchétchénie.

 

Le drame ici, tout autant que l’enlèvement et la demande de rançon, est qu’Ilana va devenir elle aussi une monnaie d’échange, les familles n’arrivant pas à réunir la somme demandée : une famille riche de la communauté se propose de donner l’argent en échange du mariage d’Ilana avec leur fils. La fille rebelle sacrifiée pour le salut de son frère : une tragédie grecque dans les rudes montagnes du Caucase ! L’actrice Darya Zhovner crève absolument l’écran dans ce rôle d’Ilana qui porte en elle toute la force vitale et la souffrance des femmes assujetties  aux codes de la tribu, écran de Kantemir Balagov qui enferme ses personnages dans un format d’image 4 :3 (carré) dans lequel Ilana n’a de cesse de se débattre et de vouloir repousser pour s’ouvrir de force une vision panoramique de la vie.
Un film bouleversant.

De Kantemir Balagov ; avec Darya Zhovner, Olga Dragunova, Artem Tsypin, Nazir Zhukov, Veniamin Kats ; Russie ; 2017 ; 118 minutes.

Die Unsichtbaren

Ici aussi une histoire vraie méconnue, celle des « invisibles », des habitants juifs de Berlin ayant survécu à la guerre en plongeant dans la clandestinité. En 1943 Berlin est déclarée par les autorités nazies comme « judenrein» (« nettoyée de ses Juifs »). Pourtant, quelques Juifs parviennent à réaliser l’impensable : devenir invisibles pour les autorités.

Le film de Claus Räfle raconte le destin singulier de quatre Juifs qui faisaient partie de ces 15’000 Juifs enregistrés restants dans la ville et travaillaient dans des usines d’intérêt national pour l’effort de guerre comme des fabriques de munitions. Fin février, sur ordre de Goebbels, tous les Juifs doivent être arrêtés et déportés. Mais en tout, avec ceux qui étaient déjà entrés en clandestinité avant cette action, près de 7000 Berlinois juifs vont se rendre invisibles et 1500 d’entre eux vont survivre à la Shoah. Parmi eux Hanni Lévy, Ruth Gumpel, Cioma Schönhaus et Eugen Friede dont l’incroyable histoire est relatée dans ce film. Aucun des protagonistes ne s’est rencontré pendant leur clandestinité et c’est cette diversité de parcours qui rend le film passionnant : Hanni Lévy, orpheline, a échappé à la Gestapo en « s’aryanisant », se teintant en blonde et passant son temps en se fondant dans la foule sur le Ku’damm, la rue marchande et passante à l’ouest de la ville, le dernier endroit où un nazie aurait l’idée de chercher un-e juif-ve ; Ruth Gumpel comme Eugen Friede ont mis à contribution leurs réseaux de connaissances pour trouver des endroits et des gens prêts à les aider et les recueillir alors que Cioma Schönhaus a pris son destin en main en se fabricant une nouvelle identité, son talent de faussaire ayant servi également à d’autres Invisibles pour lesquels il a fabriqué de faux passeports. Pour le réalisateur, ces quatre personnes avaient toutefois quelque chose en commun : leur jeunesse. Selon lui, c’est elle qui a contribué à les sauver, en continuant à alimenter leur appétit de vie, en les rendant moins sensibles aux risques encourus et plus audacieux, voire intrépides dans le mode de survie dans lequel ils se trouvaient.

 

La structure du film oscille entre le film-docu et film tout court (difficile de trancher), car le réalisateur intercale dans les phases de jeu quelques séquences de témoignages de protagonistes survivants. Ce parti pris péjore quelque peu la qualité cinématographique de l’œuvre mais lui donne un supplément d’authenticité. Et parfois, le sujet d’un film le dépasse, c’est ici le cas et il vaut en tous les cas la peine de le regarder !

De Claus Räfle ; avec Max Mauff, Alice Dwyer, Ruby O. Fee, Aaron Altaras, Florian Lukas, Andreas Schmidt, Robert Hunger-Bühler, Lucas Reiber, Sergej Moya ; Allemagne ; 2017 ; 110 minutes.

In Her Footsteps

Ce documentaire de Rana Abu Fraiha raconte une histoire difficile, compliquée et qui n’en finit pas d’interroger les identités dans l’Etat d’Israël. Cette histoire est celle de la famille de la réalisatrice qui, 20 ans auparavant, a décidé de quitter le village bédouin du père pour s’installer à Omer, une petite ville juive cossue. C’est la mère de Rana qui avait voulu quitter l’environnement bédouin afin que ses filles puissent grandir dans une société égalitaire, décision que les villageois ne comprennent toujours pas, comme le montre les séquences tournée par Rana Abu Fraiha dans son village natal, et que la famille élargie n’a jamais accepté.
Cependant l’élément déchirant qui émerge rapidement de l’histoire familiale racontée par Rana Abu Fraiha, c’est la fin de vie de la mère de famille qui lutte contre le cancer depuis des années et qui veut être enterrée à Omer. Il est extrêmement pénible de suivre l’agonie filmée de cette mère entourée de ses enfants et de son mari qui, au lieu de dédier leur temps à l’accompagnement de fin de vie, se battent avec les autorités pour avoir l’autorisation de l’enterrer dans le cimetière de la ville, puis, lorsque cela s’avère impossible, de les voir se battre entre eux pour décider où l’enterrer : dans son village natal ou, comme le veut la tradition, mais contre la volonté de la mère, dans le village bédouin de son mari.
De multiples questions ressortent, celle de la cohabitation, celle de l’intégration et/ou assimilation, celle des identités multiples et des volontés d’émancipation individuelles. La tragédie symbolique de l’impossibilité de cohabiter dans la mort montre cependant la dimension absurde, que l’on aurait envie de nommer kafkaïenne, des rigidités de ces sociétés. D’un côté les Bédouins et les Palestiniens israéliens se disputent la dépouille de cette femme, d’un autre les Israéliens lui refusent l’enterrement dans la ville dans laquelle elle a habité 20 ans car, comme le justifie l’agent municipal à une des filles : « On ne peut pas faire un carré pour les chrétiens, les musulmans, les catholiques, toutes les races ! »

 

Ce déni d’intégration fait à la famille Abu Fraiha ouvre une série de remises en question qui provoquent de vives discussions. Le père finit par dire à sa fille qu’il regrette de les avoir coupés de leurs racines bédouines et parle de mariage à Rana qui rétorque : « Où je vais trouver un Arabe qui a grandi comme moi, parle l’hébreu et a les mêmes références ?!  Tu nous amenés dans la partie la plus ashkénaze et sioniste du pays, où je vais trouver un arabe comme moi ? » D’ailleurs, le frère de Rana est en couple avec une Juive, ce qui semble bien accepter par la famille, mais lorsque Rana demande à sa mère ce qu’elle penserait si elle faisait comme son frère, même elle a des réticences.
A travers cette chronique familiale, les multiples fractures inter et intra-sociétales tout comme générationnelles sont très bien déconstruites, tout comme la complexité individuelle d’être Palestinien israélien et Bédouin israélien.
Pour finir, reste la sombre réflexion de Rana après l’enterrement de sa mère : «Moi je n’aurais pas d’endroit pour être enterrée, puisque je suis d’Omer mais pas reconnue comme telle… » Et cette question reste pour l’instant même si à la fin du film Rana Abu Fraiha se reconnecte timidement avec le désert et son père.

De Rana Abu Fraiha ; Israël ; 2017 ; 70 minutes.

Foxtrot

Film présenté à la Mostra de Venise 2017, il y a reçu le Lion d’argent Grand Prix du jury. Et ce prix n’est pas volé, c’est le moins que l’on puisse dire !
Dans son premier film, également primé à Venise en 2009 avec le Lion d’or pour Lebanon, Samuel Maoz entraînait le spectateur dans le tank d’un jeune soldat pendant la guerre du Liban de 1982 pour décrire le traumatisme dont souffrait les jeunes soldats de 20 ans amenés tout à coup à tuer. Avec Foxtrot, c’est encore une histoire de soldat et de traumatisme que nous raconte le cinéaste israélien, d’une société toute entière en plein trauma et de cette impression d’être dans une situation de guerre perpétuelle, une guerre sans fin. Lorsque l’on regarde Foxtrot et ce checkpoint placé en plein désert, nous vient à l’esprit le livre de Dino Buzzati, Le Désert des Tartares (Il deserto dei Tartari, 1940), cette attente absurde d’un hypothétique ennemi et les aléas tragiques que cette longue et vaine attente peuvent produire. Samuel Maoz fait dire à l’un des jeunes soldats du checkpoint : « C’est un combat psychologique contre l’inconnu. »
Pour son côté critique d’Israël et sa volonté de désacralisé la figure du soldat-héros, Samuel Maoz, qui a lui-même servit dans l’armée justement au Liban pendant la guerre, a subit des critiques virulentes dans son pays, ayant même été traité de traitre par la ministre de la Culture Miri Regev, alors que pour le cinéaste, il s’agit avant tout avec son film de montrer le dysfonctionnement de la société israélienne dans son rapport à son armée et d’ouvrir le débat.

 

Le point de départ du film est celui d’une porte à laquelle on frappe et où apparaissent trois personnes en uniforme venues annoncer la mort en service du fils. L’histoire très intelligemment racontée en trois actes de longueurs inégales – un pour chaque protagoniste –  est portée de manière exceptionnelle par des acteurs au plus juste de leurs personnages et par une réalisation remarquable – quasiment un travail de psychologie visuelle – qui épouse les environnements filmés avec la multiplication des points de vue et des cadrages au cordeau dans la première partie qui se déroule dans l’appartement des parents, amplifiés par  une magnifique photographie lorsque l’action se déplace dans le désert !

:mag avait rencontré Samuel Maoz à l’occasion de la sortie du film en Suisse romande ce printemps et expliquait à Firouz E. Pillet qu’il y a vingt ans, l’écrivain et réalisateur israélien Samuel Maoz a refusé de donner de l’argent à sa fille pour prendre un taxi alors qu’elle était en retard pour aller à l’école. Il l’a envoyée à un arrêt d’autobus. Vingt minutes plus tard il entendait que la ligne de bus qu’elle prenait avait été touchée par une attaque terroriste. Rongé par l’inquiétude, il apprendra que le sa fille avait manqué son bus mais durant un laps de temps terrifiant, le cinéaste a cru que sa fille était morte et il se sentait responsable de l’avoir envoyée à cette mort. Ce jour inoubliable est devenu l’inspiration pour son deuxième film intitulé Foxtrot en référence à la danse éponyme dont les pas reviennent toujours au point de départ.

Vous pouvez écouter l’interview audio en anglais ici.

De Samuel Maoz; avec Lior Ashkenazi, Sarah Adler, Yonaton Shiray, Shira Haas; Israël, Allemagne, Suisse, France ; 2017 ; 108 minutes.

Bombshell : the Hedy Lamarr Story

Le film s’ouvre sur cette citation : «Any girl can look glamorous, all she has to do is stand still and look stupid. » (« N’importe quelle fille peut avoir l’air glamour, tout ce qu’elle a à faire est de rester immobile et d’avoir l’air stupide. ») Sauf que derrière le visage d’Hedy Lamarr qui inspire les réalisateurs et fascine le public se cache une grande scientifique. Sa vie est un vrai roman d’aventure et l’on s’étonne qu’un biopic n’ait pas encore été réalisé ! Pour une cadre de Google, Hedy Lamarr est comme une super-héroïne car « elle avait un pouvoir, celui d’être un génie scientifique, mais personne ne le savait. »

Ziegfeld Girl , Hedy Lamarr, 1941
Image courtoisie JFBB

Ce documentaire d’Alexandra Dean relate l’histoire extraordinaire d’une jeune actrice Autrichienne juive qui va devenir une star d’Hollywood, considérée comme la plus belle femme de sa génération (elle a inspiré les traits de Blanche-Neige de Disney et le personnage de Catwoman), mais qui a également inventé un système de codage de transmissions pendant la guerre qui finira par être la base du Wifi, du Bluetooth et des systèmes GPS actuels!
Hedwig Kiesler est née à Vienne dans une famille juive bourgeoise assimilée. Sa carrière cinématographique prend son envol, et en même temps l’enferme dans le scandale, quand en 1993 elle tourne Extase, où elle apparait nue, mais surtout simule un orgasme, chose qui ne s’était jamais vue auparavant. Mariée à un riche entrepreneur pro-nazi, elle décide de quitter l’Autriche et partir pour l’Angleterre ou elle rencontre Louis B. Mayer, patron de la MGM qui doit rentrer en bateau aux États-Unis. Jouant le tout pour le tout, elle prend un billet pour le même bateau et pendant la traversée conclut un contrat. Comme toutes les actrices de l’époque, Hedy Lamarr devient esclave du studio et n’a plus son mot à dire. A côté de quelques bons films, elle doit tourner dans des films de seconde zone, dans des rôles inintéressants dans lesquels le studio l’enferme. Après les tournages, au lieu d’aller dans les soirées ou faire la fête, elle rentre chez elle, dans le labo qu’elle avait installé pour faire des recherches. Elle commence par améliorer la vitesse des avions d’Howard Hughes avant de vouloir participer à l’effort de guerre en s’occupant des émissions de radiocommunication. Ses inventions, bien que brevetées auprès de l’armée n’ont été reconnues comme lui appartenant qu’en 1997 et, elle dont la vie a été plus que tourmentée (elle a eu 7 maris, est devenue dépendante comme ses collègues acteur-trice-s aux speeds, aux médicaments, etc.) et qui a fini dans la misère, n’a jamais reçu un cent pour ses inventions qui ont révolutionné la technologie.

La personnalité d’Hedy Lamarr est très difficile à cerner et sa famille elle-même, ses enfants, pensent ne pas connaître toute son histoire et tous ses visages. Ce documentaire passionnant – et de belle facture, classique avec des incises de séquences animées, de photos et extraits de films sur différents témoignages, d’elle y compris – lève au moins le voile sur quelques-uns de ses aspects. Il est basé sur des cassettes audio retrouvées récemment qui s’avèrent être la dernière entrevue qu’elle a donné avant sa mort.

Le festival présentera en outre trois films avec Hedy Lamarr : Die Koffer des Herrn O.F. (Les treize malles de Monsieur O. F., 1931), Samson and Delilah de Cecil B. DeMille (1949) et l’occasion rare et exceptionnelle de voir le film sulfureux qui a collé toute sa vie à sa réputation, Ekstase (1933).

D’Alexandra Dean ; États-Unis ; 2017 ; 90 minutes.

Remember Baghdad

Dans le sillage de Fiona Murphy, réalisatrice de ce documentaire, nous suivons Edwin Shuker, un Anglais juif d’origine irakienne, de retour dans son pays natal où il veut acheter une maison, une sorte de pari sur l’avenir et l’espoir de pouvoir rétablir un lien qui permettra aux prochaines générations de vivre à nouveau ensemble. A partir de Shuker, la réalisatrice dépeint l’histoire millénaire des Irakiens de confession juive et de leur exode aux quatre coins du monde.

Remember Baghdad de Fiona Murphy
Image courtoisie JFBB

Le cinéaste suisse (par sa mère) et irakien (par son père) Samir a déjà abordé cette question à travers son film Forget Baghdad qui explore l’histoire de communistes juifs irakiens antisionistes et, à travers eux, l’histoire de la présence juive en Irak, de manière plus personnelle mais également plus fine dans sa contextualisation – travail de contextualisation éminemment important dès qu’il s’agit d’aborder l’histoire de cette région en proie depuis toujours non seulement à des guerres physiques mais aux plus grandes luttes de propagande. Comme le disait Ella Shohat, née en Israël de parents irakiens, en 2016 lors de la présentation du film de Samir au Festival du film arabe de Berlin (ALFILM) qui avait pour focus Cousins/Cousines. Identités arabes et juives dans le discours culturel postcolonial, « l’influence exercée par le colonialisme sur la coexistence entre les différentes minorités ethniques et religieuses dans les pays arabes est encore méconnue. » Pour elle, le retour n’est pas seulement un acte physique, « cela nécessite une rupture idéologique et implique un travail de mémoire pour pouvoir aller au-delà des tabous. Le terme yahudi est devenu un terme contaminé dans la langue arabe, très souvent synonyme de sioniste ou israélien. Il faut briser les tabous, expliquer l’histoire, se remémorer. » L’universitaire avait insisté sur le fait que « le mythe voulant que les juifs et les musulmans ne pourraient pas vivre ensemble est récent. Le fil narratif de l’histoire déconstruit ce mythe. Il faut redonner une compréhension plus complexe de cette histoire que celle qui s’impose à présent. »

Ceci dit, même si le traitement de Fiona Murphy est linéaire et un peu trop schématique,  le sujet reste intéressant et pour ceux qui n’ont pas eu l’occasion de voir Forget Baghdad, Remember Baghdad montre tout de même assez bien comment les minorités juives arabes ont été instrumentalisées par tous les protagonistes historiques de la région et victimes de toutes sortes d’intérêts convergents ou divergents selon les périodes, que ce soit par leurs pays d’origine, les colonisateurs, Israël, les Etats-Unis, la Guerre froide, etc.

De Fiona Murphy ; Royaume-Uni, Irak, Israël ; 2016 ; 72 minutes.

Scaffolding (Les Destinées d’Asher)

Asher, 17 ans, a l’air perpétuellement en colère. Il travaille sur les chantiers d’échafaudages de son père une fois ses cours terminés. L’école, parlons-en : il semble être dans une classe d’élèves difficiles et indisciplinés qui se demandent à quoi servent les matières inculquées. Asher ne fait pas exception, mais au contraire de ses potes, c’est un garçon qui ne cesse de défier et de questionner son monde. Et quelqu’un répond à ses questions, son prof de littérature, Rami. L’attitude d’Asher vis-à-vis de l’école commence à changer et ce qui auparavant n’avait aucune importance, à savoir passer son diplôme de fin d’études, commence à l’intéresser. Et tout à coup l’adolescent se retrouve entre deux feux : son père tyrannique qui l’élève seul et veut que son fils reprenne l’entreprise familiale et ne voit dans le travail de préparation de son fils qu’une perte de temps, et son professeur qui l’encourage, le pousse et lui ouvre de nouveaux horizons de pensées. Mais décidément, le chemin de vie du jeune Asher semble jonché d’obstacles et un événement tragique va venir bouleverser cette volonté de redéfinir celui qui lui est tout tracé.

 

La réussite de ce film tient en grande partie à son intelligence scénaristique : d’un fil simple et maintes fois racontée au cinéma, Matan Yair en tire une substance originale mais qui sonne juste, finement servie par d’excellents dialogues de situation et des rebondissements inattendus.
Les personnages qui paraissent de prime abord très typés, pour ne pas dire stéréotypés, révèlent tous beaucoup plus de complexité sous l’apparence qu’ils se donnent en société.

Un très beau film sur l’adolescence, les dissensions générationnelles, la transmission, les conflits de loyauté, l’entrée dans sa propre vie, porté par un jeune acteur, Asher Lax, incandescent de justesse – justement un ancien élève du réalisateur qui pendant plusieurs années à travaillé en tant que professeur de littérature à côté de ses travaux cinématographiques pour pouvoir entretenir sa famille. Ce film interroge la société autant que ses individus sans pour autant professer : les questions sont posées, les réponses restent ouvertes.

de Matan Yair ; avec Asher Lax, Ami Smolarchik, Yaacov Cohen, Keren Berger ; Israël, Pologne ; 2017 ; 93 minutes.

www.jfbb.de
Les films sont présentés en version originale, sous-titrés en allemand ou en anglais.

Malik Berkati

 

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