Berlinale 2018 – sélection officielle hors compétition: Eldorado de Markus Imhoof

Six ans après son documentaire plusieurs fois primé sur la mort des abeilles (Des abeilles et des hommes, 2012), le cinéaste suisse Markus Imhoof revient avec un film qui s’empare du sujet des migrants, Eldorado. Devenu presque un sous-genre cinématographique, le film (documentaire et de fiction), aborde, jusqu’à présent, la tragédie principalement du point de vue du bateau (un excellent film de fiction à ce propos dans la section Panorama Special, Styx) et de l’arrivée immédiate dans un premier centre d’hébergement. Avec Eldorado, on va plus loin que le premier centre, on fait le voyage vers les phases suivantes de la quête d’un refuge, d’une aide, d’un peu de dignité humaine. L’impression de vivre dans des mondes parallèles – ce que montrait bien également Fuocoammare de Gianfranco Rosi, Ours d’or du meilleur film en 2016 – est saisissante, mais Markus Imhoof va encore plus loin dans cette dichotomie : il montre que notre quotidien, c’est aussi un western avec toute cette brutalité des rapports humains envers les nouveaux arrivants.

Aridité de la terre promise

Cette crise migratoire que connaît, nous seulement l’Europe, comme on a tendance à le croire dans notre bulle médiatique autocentrée, mais le monde entier, est adroitement abordée par Markus Imhoof: tout d’abord en prenant le problème dans sa globalité – du bateau accosté par la marine affiliée à l’opération Mare Nostrum à l’arrivée en Suisse dans le centre d’hébergement, en passant par l’espace-temps de transit en Italie; et puis en offrant un miroir au spectateur, qui se sent concerné à plus d’un titre – il est peu probable qu’un Européen de 2018 n’ait pas directement, dans sa famille, une expérience de migration, et puis dans cette crise précisément, les origines ne sont pas si floues que l’enfumage politico-médiatique voudrait bien nous le faire croire: il y a une part de responsabilité collective dans la vague de personnes échouées sur nos frontières – une part économique et politique.

Eldorado de Markus Imhoof
© Majestic/zero one film / Peter Indergand

Et cette connexion personnelle avec le sujet, Imhoof, né en 1941, la prend à bras le corps de ses propres souvenirs.  Lorsqu’il était enfant, pendant la guerre, ses parents ont pris sous leur aile une jeune réfugiée italienne nommée Giovanna. Son amitié avec cette jeune fille a continué sous forme de lettres quand elle a dû rentrer dans son pays en reconstruction, malgré la faiblesse de sa condition physique. Entremêlant ses souvenirs intimes, à travers des photos d’époque, des lettres et son propre récit, avec la réalité contemporaine, le réalisateur n’entre absolument pas dans le piège du didactisme donneur de leçons, il dénoue les fils du présent indissociables de ceux du passé et montre avec précision comment cette machinerie fonctionne.

— Eldorado de Markus Imhoof
© Majestic/zero one film / Peter Indergand

Un navire de la marine italienne prend à son bord 1800 boat people, de toutes origines. Pas une seule de ces personnes n’a une chance d’entrer légalement en Europe. Pas une, quelle que soit la raison pour laquelle elle fuit. Les personnes restent de de 8 à 15 mois dans des camps de transit. Entre ceux qui ne veulent pas demander l’asile en Italie, parce qu’ils auraient de la famille dans le nord de l’Europe par exemple, et ceux qui n’ont aucune chance de recevoir un permis de séjour, un bon nombre d’entre eux se retrouvent dans l’illégalité. La seule option qui leur reste pour survivre et financer leur voyage vers le nord, c’est de travailler illégalement, pour les hommes comme ouvriers agricoles dans les plantations de tomates et pour les femmes, la prostitution. Imhoof dénonce les Accords de Dublin qui sont pour lui clairement « des accords de non-solidarité » et l’hypocrisie des États de manière générale, qui permettent aux trafiquants humains de gagner des sommes colossales puisqu’il n’existe aucune procédure légale de venue, ainsi que celle de l’État italien en l’occurrence qui jette délibérément ces gens démunis dans les mains de la mafia.

Puisque nous n’avons pas de frontières extérieures, « normalement on ne devrait pas avoir de réfugiés chez nous, à moins qu’ils ne tombent par hasard du ciel », commente Markus Imhoof, « et pourtant quelques-uns arrivent à se frayer un chemin chez nous ». Il tente donc de questionner également l’organisation du système d’aide (ce qui n’est pas facile, car les autorisations de tourner sont très difficiles à obtenir), en grande partie déterminé par des considérations économiques: un requérant débouté et renvoyé de force coûte 15’000 francs à la Confédération, un retour volontaire, 3000 francs d’aide et un billet d’avion. Le calcul est vite fait, mais le cercle vicieux est enclenché, cette aide ne ressemblant en rien à un projet accompagné.

En conférence de presse, le cinéaste a déclaré :

 Je pense simplement que mon film est un exemple pour l’espoir. Et que l’espoir, c’est nous.

— Markus Imhoof
© Malik Berkati

Force est de constater que l’espoir est mince et cette image terrible de fin n’augure pas d’un monde plus solidaire : Ba Yero, un Sénégalais qui a opté pour un retour volontaire accompagné, a investi les 3000 francs qui lui ont été octroyés dans l’achat de deux vaches. Mais les vaches au Sénégal ne paissent pas sur de belles prairies verdoyantes, les bêtes ne donnent donc que peu de lait. Malchance concomitante, le même mois où Ba Yero est rentré au pays, la commission européenne a, dans le cadre d’un accord de libre-échange avec plusieurs pays d’Afrique de l’ouest, accepté l’abolition des droits de douane croisés imposés sur le lait en poudre, entre autres choses. Le lait européen, subventionné et en surplus, coûte par conséquent moins cher que le lait des maigres vaches de Ba Yaro – ceci est d’ailleurs valable pour nombre de surplus agricoles européens, comme les fameuses tomates récoltées par les migrants dans les champs de la mafia et qui finissent sur les marchés du sud en majorité et le reste dans les assiettes du nord, pour accompagner les spaghettis ! On voit une photo de Ba Yaro avec ses vaches en arrière-plan grappillant quelques brins desséchés et, à droite, au fond, un enfant, son jeune fils, regard au sol, soucieux. Imhoof demande :

À quoi pense-t-il ? À son propre voyage déjà ?

L’Eldorado, c’est cette contrée mythique censée regorger d’or. Ici le seul or que l’on voit, c’est dans le plan pré-générique, avec cette feuille dorée ondulée qui prend tout l’écran et que l’on appelle communément une couverture de survie…

De Markus Imhoof ; Suisse, Allemagne ; 2018 ; 92 minutes.

Malik Berkati, Berlin

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